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Témoignage V065

Chassée d’un refuge à l’autre, elle n’a pas pu éviter le viol.

Lors du génocide, j’avais 45 ans ; j’étais mariée et nous avions cinq enfants. Mon mari avait un magasin dans le centre de Kinazi et moi, j’étais agricultrice. Lui et nos trois garçons ont été tués pendant le génocide ; je suis restée avec deux filles seulement. Les Interahamwe ont débuté le massacre des Tutsi le 14 avril 1994.

Nous avions quitté notre domicile le 12 avril et nous sommes partis à Ruhango chez un ami Tutsi. J’étais avec mes trois enfants. Leur père était resté à la maison avec l’aîné et l’autre garçon était au centre de Kinazi (c’était lui qui s’occupait de la vente dans notre magasin).

Quand nous y sommes arrivés, ce Tutsi, sa femme et leurs deux enfants s’étaient réfugiés chez un Hutu voisin. Vers 20 heures, il a envoyé son véhicule pour que nous puissions les rejoindre. Nous y avons passé deux jours et le lendemain, ce Hutu nous a chassés.
Nous sommes retournés chez ce Tutsi. Mon mari, son frère et mes deux enfants étaient déjà arrivés et nous y avons passé la nuit mais très tôt le matin, notre hôte nous a dit que les Interahamwe allaient brûler sa maison.

Nous avons décidé d’aller à la sous-préfecture de Ruhango parce que nous pensions que nous serions en sécurité là-bas. Nous y avons rencontré beaucoup de Tutsi de Ntongwe et ils nous ont dit que la situation s’était aggravée et que beaucoup de personnes avaient été tuées.

Les Interahamwe se sont mis à piller les magasins de Ruhango. Nous nous sommes cachés puis nous sommes repartis séparément. J’ai couru avec mon fils en nous dirigeant vers Mukingi puis, nous sommes descendus vers Kigoma. Nous avons passé la nuit dans une bananeraie et le matin, nous sommes allés à Ntongwe.
En cours de route, nous avons rencontré une foule d’Interahamwe et ils ont tué mon enfant. Ils m’ont battue puis ils m’ont laissée là.

Je suis allée chez les parents d’une amie Hutu à moi ; ils ont tout de suite été chercher de la pénicilline à appliquer sur mes blessures. J’ai reçu un pagne et un tricot pour me changer ; les miens étaient complètement tâchés de sang.

Le lendemain, je suis allée à Mukoma et j’ai approché une barrière d’Interahamwe. Tout à coup, des militaires sont venus dans un véhicule et les ont empêchés de tuer les femmes, prétendant qu’ils nous épouseraient et que nous mettrions au monde des enfants Hutu.

J’ai continué le chemin vers le secteur de Ntongwe et je suis passée devant une barrière à laquelle les Interahamwe venaient de tuer mon mari. Mais comme ils ne me connaissaient pas, ils ne m’ont rien fait.
Je me suis dirigée vers l’habitation de mes parents mais en chemin, un homme assis devant sa maison m’a appelée. Il m’a demandé où j’allais. Je lui ai dit que j’allais voir ma famille. Il m’a informée que tous avaient été tués, et il m’a empêchée de continuer.

J’ai pris la direction de la région de mon mari et j’ai rencontré le frère de notre ex-conseiller de secteur, qui m’a dit que la situation s’était aggravée dans notre secteur.

Je suis allée à Kirwa mais j’ai croisé la route de trois jeunes garçons Hutu. Ils m’ont conduite dans la brousse tout près et puis, ils m’ont violée l’un après l’autre.
Quand ils ont entendu les cris des autres Interahamwe, ils sont partis pour voir ce qu’il s’était passé et j’ai pu m’enfuir.

J’ai traversé la rivière à un endroit appelé Kizibaziba pour aller chez le mari de ma belle-sœur. Arrivée sur place, j’ai été chassée par son jeune garçon. Je suis allée demander asile chez ses trois frères, mais eux aussi ont refusé de me cacher.
J’ai cherché refuge dans un champ de sorgho et leur voisin Hutu m’y a rejointe et m’a conseillé d’aller chez moi, affirmant que les tueries étaient terminées.

J’y suis allée et je suis entrée dans la maison d’un Hutu, qui était notre voisin. Quand il m’a vue, il m’a dit qu’il allait appeler les Interahamwe. Je suis alors allée à Kanyange, chez un ami Hutu ; il a accepté de me cacher une seule nuit.

Très tôt le matin, je suis retournée à Kirwa chez un Hutu à qui nous avions donné une vache. Il m’a dit que notre temps était terminé et qu’il ne fallait plus se cacher mais plutôt se rendre aux Interahamwe.
A ces mots, j’ai pris peur et je me suis rendue chez un autre Hutu de Kanyange, dont les sœurs m’ont offert refuge. Leur voisin Hutu y a alors envoyé un jeune garçon pour me chasser.
Je suis allée chez une autre femme Hutu et son mari m’a donné refuge pendant deux jours.

Après, je suis retournée chez ce Hutu de Kanyange ; ses sœurs m’ont cachée toute une semaine mais leur frère ne le savait pas. Après, elles ont eu peur et elles aussi ont refusé de me cacher.

Je me suis réfugiée chez leur voisin Hutu et j’y ai passé deux jours. Après, j’ai dormi dans un champ de café et le lendemain, je suis partie chez mes parents. Ma mère et mes deux petites sœurs étaient là.
Leur conseiller de secteur leur avait dit qu’elles ne seraient pas tuées mais il avait menti, parce qu’après quelques heures, un voisin Hutu – je ne me rappelle plus de son nom – est venu et nous a prévenues que ce même conseiller avait donné l’ordre aux Interahamwe de nous tuer.

Nous sommes parties séparément et en cours de route, ma sœur a rencontré des Interahamwe qui l’ont tuée.
Nous avons continué à nous cacher dans la brousse et après une semaine, les Inkotanyi sont arrivés ; c’était vers la fin du mois de mai.
Nous avons quitté la région et nous sommes allées à la commune de Kigoma, dans une maison inoccupée.

Après deux semaines, les Inkotanyi nous ont emmenées à l’école primaire de Musamo et j’y ai rencontré ma fille cadette.
Ensuite, ils nous ont conduites à Bugesera dans le camp de Ruhuha. Ma fille aînée était partie avec une famille Hutu et elle aussi nous a rejoints à Bugesera.
Nous sommes rentrées vers la fin du mois d’août et nous avons occupé la maison d’un Hutu qui s’était exilé. Nous l’avons quittée en 1998, quand Vieko nous a construit des maisons.

Comme conséquences du viol, j’ai toujours mal au dos et mes règles viennent plusieurs fois au cours d’un même mois.
J’ai fait le dépistage du VIH/SIDA à Kabgayi en 2002 et les résultats étaient négatifs.

J’ai été témoin à charge dans plus de dix procès d’Interahamwe, entre autres, ceux qui ont assassiné mon mari. Ils sont emprisonnés à Kinazi mais ils n’ont pas encore comparu.
Ceux qui m’ont violée ne sont pas revenus ; ils ont fui notre région.

Je bénéficie d’une carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) pour les soins médicaux.
Je suis restée avec mes deux filles ; l’une s’est mariée il y a 5 ans et l’autre fait ses études secondaires. Je m’occupe aussi des trois orphelins de ma famille.
Nous vivons de ce que nous cultivons dans notre domaine.

Mon souhait serait de trouver de l’argent pour faire cultiver une grande parcelle et pour acheter du sorgho et du matériel, comme des fûts, afin de préparer de la bière de sorgho. Un jerrican coûte mille francs rwandais. J’ai également besoin d’argent pour terminer ma maison.

Témoignage recueilli à Gitarama le 24 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.