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Témoignage V066

Des Hutu la menacent encore.

J’avais 32 ans lors du génocide ; mon mari et moi étions agriculteurs. Nous nous sommes mariés en 1990 mais après une année de mariage, nous nous sommes séparés. Il me menaçait, disant que mes frères étaient devenus des Inkotanyi et que quand ils viendraient, ils le tueraient (lui était Hutu).

Quand il a voulu me blesser avec sa machette, j’ai pris la décision de quitter la commune de Muyira, où j’étais mariée, et de retourner chez mes parents, dans la commune de Ntongwe.

Les massacres ont débuté le 16 avril 1994 et à partir de ce jour-là, nous avons passé les nuits dans la brousse. Après quatre jours, l’ex-Bourgmestre de Ntongwe, Kagabo, a convaincu un voisin de nous conduire à la commune pour que les policiers puissent assurer notre sécurité.
Il nous a emmenés dans son véhicule et Kagabo nous a fait accompagner par deux militaires.
C’était un mercredi mais je ne me rappelle pas la date. Nous y avons passé la nuit.

Le lendemain vers 19 heures, une foule d’Interahamwe, de policiers et de militaires se sont mis à fusiller les Tutsi. Ils avaient également des machettes, des gourdins et des lances et nous avons été obligés de changer de refuge pour aller à Kabgayi.
Mais moi, je suis allée à Nyamure et j’y ai passé la nuit.

Le lendemain, une troupe d’Interahamwe nous a attaqués ; ils ont d’abord utilisé des armes traditionnelles puis des fusils. Comme les Tutsi qui s’y trouvaient étaient très nombreux, ils ont survolé la région en avion pour pouvoir nous fusiller.

Le lendemain, le Bourgmestre de Muyira, nommé Rusatsi, a envoyé un message chez Kagabo afin qu’il cherche une solution pour récupérer les Tutsi qui avaient envahi sa commune. Il nous a dit de monter dans sa Toyota.
Quand nous sommes arrivés à Ruhango, il s’est arrêté et les Interahamwe ont assassiné beaucoup de Tutsi qui étaient avec moi. Ceux qui leur donnaient de l’argent étaient tués à coup de fusils.

Un Interahamwe qui était avec eux, m’a emmenée chez lui à Ruhango pour être sa femme. Il m’a violée pendant toute la semaine que j’y ai passé.

Quand les Inkotanyi sont arrivés à Ruhango, lui et sa famille se sont exilés. Je suis partie avec eux et quand nous avons atteint la ville de Ruhango, j’ai rencontré des Inkotanyi ; l’un d’eux m’a reconnue.
Ils m’ont emmenée à Kigoma et après trois jours, nous sommes rentrés à Ntongwe.

Ensuite, je suis allée à Kinazi, pour habiter la maison d’un autre Hutu qui s’était exilé. Après deux ans, nous avons déménagé, toujours dans des maisons appartenant à des Hutu exilés.

Quelques années plus tard, j’ai construit ma maison sur notre domaine familial qui se trouve dans l’endroit choisi pour l’agglomération.
Actuellement, nous habitons dans cette agglomération et certaines maisons ont été construites sur notre domaine. Mon enfant étudie en 3ème année à l’école primaire grâce à l’intervention de l’association Compassion, qui paie ses frais et le matériel scolaires.

Nous vivons uniquement de ce que nous récoltons de mes champs puisque mon mari ne me donne aucun soutien. Il a épousé une autre femme et ils ont six enfants.

Comme conséquences des viols, j’ai des maux de tête qui ne cessent pas et je souffre de myopie. J’ai fait le dépistage du VIH/SIDA en 2000 chez Nyiranuma à Kigali et je suis séronégative.

J’ai été témoin à charge dans cinq cas de personnes ayant éliminé les membres de ma famille.

Je ne bénéficie pas de la carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) pour les soins de santé ; j’étais malade lors de la distribution et ils ne sont pas revenus.
L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) essaie de nous rendre visite mais ne nous aide en rien.

Les Hutu de notre localité nous menacent et ne veulent pas nous voir.

Mon souhait est de terminer ma maison. J’ai besoin d’argent pour faire cultiver mes champs et je souhaiterais avoir des chèvres pour faire de l’élevage.

Témoignage recueilli à Gitarama le 22 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.