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Témoignage V067

Elle pense parfois à demander du travail aux bourreaux qui viennent d’être relâchés et en souffre.

J’avais 48 ans lors du génocide ; j’étais mariée à un cultivateur et nous avions six enfants. Deux semaines après l’assassinat du Président Habyarimana, les Hutu de notre quartier ont commencé à tuer les Tutsi.

Ce sont les gens venus de la région de Bugesera qui leur clarifiaient la situation.
Au départ, tout le monde, y compris les Tutsi, croyait qu’il s’agissait juste d’un " problème d’insécurité ". Quand nous avons vu que les choses devenaient graves, ma famille et moi avons fui vers le bureau communal, en croyant qu’on allait être sauvés.
Durant la seule nuit que nous y avons passé, les Interahamwe nous ont attaqués et ils ont tué beaucoup de monde.

Le lendemain, les survivants ont décidé d’aller à Ruhango, mais en cours de route, je me suis sentie très fatiguée et j’ai pris deux de mes enfants – les plus jeunes – pour demander refuge.
Nous sommes allés chez le conseiller de secteur de Ntongwe, qui nous a accueillis. Mais une semaine plus tard, le Bourgmestre de la commune de Ntongwe, Kagabo, a ordonné de tuer tout le monde, même les femmes et les filles. Ainsi, le conseiller nous a chassés de chez lui. Nous sommes partis à Ruhango sur ma colline natale.

Arrivés là-bas, nous n’avons trouvé aucun survivant de ma famille. Nous étions obligés, par conséquent, de nous cacher dans les buissons. Nous y avons passé la nuit et le lendemain, deux hommes inconnus nous ont découverts.
Ils m’ont violée à tour de rôle puis ils sont partis.

J’ai décidé, après cette épreuve, d’aller me cacher dans une maison quelconque, car je me disais que ces hommes pourraient signaler ma présence aux tueurs.
Nous sommes allés chez un Hutu qui était un ami de ma famille. Celui-ci nous a hébergés pendant trois jours. Par la suite, il nous a chassés.
Il disait qu’il n’était pas Jésus et qu’il n’allait pas mourir pour nous.

Nous sommes ainsi retournés dans mon village natal, dans le secteur de Musamo. Un vieil homme, voisin de ma famille, nous a vus et nous a emmenés chez lui. Il a pris soin de nous héberger durant deux semaines.

Après cela, les Inkotanyi sont arrivés et les tueurs ont fui. C’était au mois de juillet. Ils nous ont conduits à Bugesera et trois mois plus tard nous avons quitté ce lieu pour rentrer chez nous.

Mon mari et trois de nos enfants sont morts, et notre maison a été démolie. Nous avons vécu dans la maison d’un Interahamwe en fuite jusqu’à ce que des voisins m’aident à retaper la mienne.

Pour le moment, je vis dans ma maison avec mes trois enfants.
La plus grande a dix-sept ans mais elle ne va plus à l’école car elle est traumatisée.
Mon fils est malade et a dû arrêter ses études.
La plus petite est à l’école primaire.
Une ONG (Organisation Non Gouvernementale) appelée Compassion lui paie les frais de scolarité et le matériel scolaire.

Je cultive nos champs comme je peux pour assurer notre survie. J’adhère à l’association AVEGA (Association des Veuves du Génocide), mais je ne bénéficie d’aucune aide de sa part. En effet, on devait nous donner des crédits mais je n’ai rien à hypothéquer et il paraît qu’on ne peut pas recevoir de l’argent sans donner de garantie.
Toutefois, j’ai une carte pour les soins médicaux octroyée par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide).

J’ai fait un dépistage du VIH/SIDA et heureusement, je ne souffre pas de cette maladie. Excepté le sang qui a coulé juste après le viol, je n’ai pas eu d’autres conséquences physiques.
Je ne connais pas le sort de ceux qui m’ont violée car je ne les connaissais pas.

J’aimerais que ma maison soit retapée car elle n’est pas solide et lorsqu’il pleut, elle suinte. Nous avons un petit terrain mais nous n’avons pas de bétail. Je pense parfois à demander du travail chez les bourreaux qui viennent d’être relâchés et j’en souffre moralement.

Témoignage recueilli à Gitarama le 22 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.