Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V068

Témoignage V068

Depuis les viols, elle n’a plus envie d’avoir des relations sexuelles et elle regrette de s’être mariée.

J’habitais encore sous le toit de mes parents au moment du génocide ; j’avais 20 ans. Je n’avais que ma mère ; mon père était décédé quelques années auparavant et nous étions cinq enfants. J’avais terminé l’école primaire mais je n’avais pas pu continuer à étudier. Ainsi, j’avais comme occupation l’agriculture.

Quatre jours après la mort de Habyarimana, j’ai fui vers la colline voisine car les maisons commençaient à être brûlées. Je suis partie vers 19 heures chez un ami de mon grand frère, qui m’a donné un refuge durant un petit moment.
Deux jours après notre arrivée, il m’a accompagnée très tôt le matin chez un Tutsi, ami de notre famille. Je n’ai pas voulu fuir avec cette famille sans avoir revu la mienne.

Ainsi, le jour-même, je suis retournée chez moi, croyant y retrouver les autres. Mais je n’y ai vu personne.

Quand j’ai repris la route, je suis passée tout près d’une barrière où il y avait beaucoup d’hommes. Plusieurs d’entre eux étaient concentrés sur une vieille dame qu’ils étaient en train de battre.
L’un d’entre eux est venu vers moi et m’a mise au bord de la route sur un talus. Il m’a violée.
Après avoir terminé, il m’a laissée partir. J’ai continué mon chemin.

En cours de route, j’ai croisé d’autres Tutsi qui fuyaient et nous sommes partis ensemble. Nous sommes arrivés à un endroit que je ne connaissais pas et les Interahamwe se sont mis à nous poursuivre.
En fuyant, nous nous sommes éparpillés. Je me suis trompée de chemin et je me suis retrouvée tout près d’une rivière séparant le Rwanda du Burundi, appelée Akanyaru.
Pour m’aider à franchir cette rivière, un homme m’a dit que je devais d’abord coucher avec lui. Je n’avais pas le choix et je l’ai laissé faire. Il m’a ensuite aidée à m’enfuir.

Je suis ainsi arrivée au Burundi dans le camp de Kiyonza. Après quelques semaines, les Inkotanyi sont venus nous récupérer pour nous emmener à Bugesera.
Nous avons quitté ce lieu vers le mois de juillet pour rentrer à Ntongwe. Arrivée sur place, j’ai découvert que toute ma famille avait été massacrée et notre maison démolie. Un voisin m’a prêté une maison.

Plus tard, une association m’a octroyé un prêt de 20.000 francs rwandais. Avec cet argent, j’ai pu cultiver une bananeraie sur notre terrain. Ça a pris du temps mais j’ai enfin pu vendre les bananes et avec cet argent, je rembourse petit à petit l’association.

Après tout ce temps, je me suis mariée. J’ai peur de dire à mon mari ce qui m’est arrivé pendant le génocide.
Nous avons deux enfants et je regrette de m’être mariée. Je voudrais quitter cet homme mais je n’ai pas d’endroit où aller.
Je n’ai plus envie d’avoir des relations sexuelles depuis ces viols. En effet, le premier violeur m’avait blessée et le deuxième a manipulé mes plaies avec un couteau.

Quand je suis arrivée au Burundi, j’avais des écoulements de pus et je n’ai pas encore pu me faire soigner. Parfois, encore aujourd’hui, cet écoulement de pus apparaît et je vais au dispensaire pour me faire faire des piqûres d’antibiotiques.

J’ai entendu dire que le premier violeur – que je connais uniquement de vue – est en prison, tandis que le second, je ne sais absolument rien sur son sort. Mais de toutes les façons, à quoi cela sert de les emprisonner puisqu’ils sont libérés par la suite ?

Je n’ai pas encore eu l’occasion de faire un dépistage pour savoir si j’ai le SIDA.

Pour le moment, je cultive les terrains de ma famille et ceux de mon mari. Je vis tout près de ma belle-famille et ma belle-sœur me maltraite beaucoup.

Parfois, j’ai envie de me suicider.

Témoignage recueilli à Gitarama le 24 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.