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Témoignage V069

Elle n’avait plus envie de se marier, mais elle a trouvé un mari qui l’accepte telle qu’elle est.

J’avais 18 ans au moment du génocide. J’habitais chez mes parents. Nous étions sept enfants, dont un garçon et six filles. J’avais terminé l’école primaire, mais je n’ai pas pu continuer mes études car je n’ai pas réussi l’examen national pour accéder à l’école secondaire. Dans notre localité, les tueries ont débuté plus d’une semaine après la mort de Habyarimana.

Nous voyions les maisons brûler sur les collines voisines. Les Hutu comme les Tutsi de notre quartier ont commencé à faire des rondes de garde pendant quelques nuits. Mais plus tard, les Hutu ont changé d’opinion, disant qu’ils ne feraient plus de rondes puisqu’ils ne faisaient pas partie du groupe à tuer.
Ainsi, nous [les Tutsi] avons commencé notre vie de cachettes, car il n’y avait plus de solidarité entre les deux groupes [Hutu et Tutsi].

Ma mère, mes petites sœurs et moi-même sommes allées nous cacher dans la brousse. Nous y sommes restées pendant deux jours. Puis, nous avons entendu dire que d’autres Tutsi s’étaient réfugiés au bureau de la commune de Ntongwe. Nous avons donc décidé d’aller à la commune.
Quand nous y sommes arrivées, effectivement, beaucoup de Tutsi s’y trouvaient, y compris mon père et mon frère. Nous y avons vécu deux jours et le troisième jour, nous avons fui vers la famille de notre mère, qui elle, est Hutu.
Cette fois, nous sommes partis avec mon frère mais notre père n’a pas voulu venir et il est resté à la commune.

Chez notre mère se trouvait son neveu (le fils de sa sœur), qui était considéré comme le chef de famille. Ma mère n’avait pas de père et c’est son neveu qui détenait l’autorité dans cette maison.
Il était un véritable Interahamwe et il ne voulait pas qu’on reste là. Il nous appelait des Inyenzi.

Nous y avons passé les nuits, mais les journées, nous étions obligées de nous cacher en dehors de leur maison. Quand il quittait la maison, nous avions peur qu’il aille appeler ses amis pour qu’ils viennent nous tuer. Le soir, il rentrait, son manteau taché de sang, et il m’ordonnait de le nettoyer, disant que c’était le sang de mes frères Tutsi.

Nous avons vécu dans cette situation pendant quelques jours puis, les tueurs ont décidé qu’il fallait épargner les femmes et les filles. Dès lors, seul mon frère se cachait et nous restions enfermées dans la maison. Mais finalement, une femme l’a découvert et a envoyé des assassins qui l’ont tué.

Trois jours après la mort de mon frère, un homme Hutu est venu chez ma grand-mère pour chercher les Inyenzi qu’elle cachait. Mais le neveu de ma mère et ses camarades l’ont battu et l’ont chassé, disant qu’il savait " travailler " lui-même dans sa cellule. Le neveu de ma mère a fait cela car nous lui avons donné de l’argent afin qu’il veille sur nous.

Deux jours plus tard, il est rentré le soir avec de la viande. Il voulait que nous en mangions aussi mais quand on a refusé d’en manger, il nous a chassées. Nous sommes rentrées chez nous mais nous nous cachions dans la bananeraie car la maison était détruite. Nous étions dans des cachettes différentes.

Un Hutu a découvert la mienne. Il m’a sérieusement battue et il disait qu’à cause de moi, il avait été battu ; il devait se venger. Il m’a frappée avec un gourdin contre la poitrine, puis il m’a violée.
Il m’a d’abord brutalement pénétrée et quand il a eu fini, il m’a dit d’attendre qu’il se repose, puis il a repris encore une fois.
Après cela, il s’en est allé. C’était le matin vers 11 heures. Je n’ai su quitter cet endroit que le soir car je n’arrivais pas à marcher et je saignais beaucoup.

Je suis retournée chez ma grand-mère parce que là, je pouvais avoir de l’eau chaude pour apaiser mes douleurs. J’y ai retrouvé ma mère et je lui ai tout raconté. J’y ai passé la nuit et le lendemain, je suis restée au lit toute la journée.

Mais comme la vie est précieuse, je me suis levée pour retourner me cacher dans les champs de manioc. Malheureusement, vers 15 heures deux hommes sont venus déterrer du manioc ; je ne les connaissais pas et ils m’ont violée à tour de rôle. Quand je l’ai dit à ma mère, elle a demandé à son frère de me garder. Je suis restée chez mon oncle jusqu’à la fin des massacres.

Suite aux viols, je ne sais pas quelle maladie j’ai attrapée. J’avais des démangeaisons au niveau du sexe et je me grattais souvent. Malgré le fait que je souffrais et que la peau gonflait, je n’ai pas osé aller consulter un médecin.

Quand les Inkotanyi sont arrivés chez nous, j’ai fui avec la femme de mon oncle et ses enfants jusqu’à Cyangugu. Nous sommes revenus en 1995. J’ai d’abord vécu chez mon oncle, puis ma mère m’a récupérée et ramenée dans un camp de réfugiés où elle vivait avec mes sœurs.
J’ai perdu mon père, mon frère et une de mes sœurs suite au génocide. Nous avons vécu pendant quelques temps dans ce camp.

Plus tard un père nommé Vieko nous a procuré du ciment et les gens se sont entraidés pour la reconstruction des maisons démolies.

En 1998, j’ai mis au monde un enfant et j’ai épousé le père de cet enfant en 2001. Je lui avais expliqué les atrocités que j’avais endurées pendant le génocide et il m’a acceptée telle que j’étais. Mon mari est agriculteur et nous avons deux enfants. Il me comprend.
Au départ, je ne voulais pas de mari ; j’en avais perdu toute envie.

Je n’arrive pas à faire des travaux lourds à cause des coups de gourdin que j’ai reçus. Je n’arrive même pas à porter un enfant sur le dos.

Je n’ai pas encore eu l’occasion de faire un dépistage du VIH/SIDA ; quand les autres l’ont fait dans le cadre de l’association ABISHYIZEHAMWE (Association des victimes de viols), j’étais très malade.

Quant au sort des hommes qui m’ont violée, l’un d’entre eux est mort et je ne connais pas les deux autres. C’était la première fois que je les voyais et par conséquent, je ne sais pas ce qu’ils sont devenus.

Témoignage recueilli à Gitarama le 22 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.