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Témoignage V070

Son mari est mort et elle est séropositive ; elle s’inquiète beaucoup de l’avenir de ses jeunes enfants.

J’avais 44 ans au moment du génocide. Nous avons été très surpris par le génocide, vu le bon climat qui régnait entre les Hutu et les Tutsi de notre localité. Les tueurs ont d’abord attaqué la famille de ma belle-sœur, qui n’habitait pas notre localité et ils ont saccagé sa maison.

Lorsque nous avons appris la nouvelle, j’ai laissé mes enfants chez ma belle-mère et je suis allée voir ce qu’il s’était passé. Les Interahamwe avaient commencé à tuer les Tutsi et à mettre le feu à leurs maisons sur les collines des alentours.
Je me suis dépêchée de rentrer parce que je croyais que je trouverais mes enfants morts.

En cours de route, j’ai rencontré une vieille femme qui cherchait un refuge ; elle m’a signifié que la situation était trop tendue chez nous et que des massacres systématiques étaient perpétrés contre les Tutsi.

Arrivée à la maison, j’y ai trouvé deux enfants seulement ; les autres étaient partis chez leur oncle paternel. Pendant que je me demandais ce que je devais faire, mon beau-frère est apparu.
A ce moment bien précis, nous avons entendu une voix – dont le son était amplifié à l’aide d’un mégaphone – d’une personne que nous n’avons pas pu identifier. Elle invitait les habitants de notre secteur de Karangara à massacrer les Tutsi et s’ils étaient trop lâches pour le faire, à inciter au moins les autres à le faire.

J’ai tout de suite pris mes enfants et nous sommes allés demander refuge à un voisin Hutu. Les autres enfants, je ne les ai plus revus sauf une fille qui a survécu après avoir été jetée dans une rivière.

Quelques temps plus tard, je suis sortie avec la femme de mon voisin qui allait m’offrir de la bière de sorgho et nous avons rencontré des Interahamwe.
Elle leur a dit que j’étais Hutu et nous sommes retournées à la maison. La femme a dit à son époux ce qu’il s’était passé et le mari a voulu nous aider à nous échapper puisqu’il avait pris conscience de ce qui allait suivre.

Pendant la nuit, il nous a accompagnés. Nous avons pris la direction de Gitarama. Arrivés à Gacurabwenge, nous y avons trouvé une barrière mais on nous a laissé continuer notre route vers Musambira.

A Musambira, nous avons rencontré une foule de réfugiés qui fuyaient les combats entre le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) et les FAR (Forces Armées Rwandaises).
Les Inkotanyi avaient déjà pris certaines parties de la préfecture de Gitarama. C’est dans ce désordre que j’ai été violée. Les hommes réfugiés profitaient de ce désordre et chaque fois que nous étions proches d’une brousse ou d’un buisson, ils nous violaient. Je ne me souviens plus du nombre de fois, ni des noms ou des visages de mes violeurs.

Pour revenir à mon histoire, quand nous avons rencontré les militaires de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise), nous étions toujours dans la préfecture de Gitarama, mais je ne me rappelle plus précisément de l’endroit. Ils nous ont fait revenir et nous ont installés à Gacurabwenge.

Vu la sécurité devenue presque totalement assurée, nous sommes retournés dans notre cellule, précisément chez notre voisin, qui nous a cachés puisque notre maison avait été démolie. La femme semblait ne pas vouloir nous accueillir mais son mari était enthousiaste ; il nous a accueillis et nous a donné du lait à boire.

Le lendemain, nous avons quitté cette famille et nous sommes allés chez ma cousine. Je lui ai raconté ce qu’il m’était arrivé et comme j’avais des maladies consécutives à ces violences, elle m’a envoyée me faire soigner auprès de l’APR. Ces derniers m’ont soignée jusqu’à ce que je sois guérie, puis je suis retournée vivre dans mon village.

Certains criminels qui ont tué les miens ont été traduits en justice et j’ai témoigné contre eux. J’ai été aidée par ma fille, qui avait été jetée dans une rivière et qui a survécu malgré tout. Elle a été témoin oculaire des forfaits de plusieurs meurtriers de notre région. Malheureusement, beaucoup de ces malfaiteurs ont été libérés.

Juste après la fin du génocide, les femmes qui avaient été violées pendant le génocide ont été rassemblées par une dame, Mukasarasi Godelieve. Elle était Hutu mariée à un Tutsi et ce dernier a été tué pendant le génocide.
Elle nous a conseillé de passer le test de dépistage du VIH/SIDA. Nous avons été examinées gratuitement à l’hôpital de Remera-Rukoma. C’était au début de l’année 1996.
Mes résultats se sont révélés positifs. Il m’a été très difficile de supporter cette mauvaise nouvelle et je regrettais d’avoir passé ce test.

Mon grand problème est l’avenir de mes enfants, qui resteront orphelins de père et de mère, alors qu’ils sont encore trop jeunes pour se prendre en charge. Je n’en ai plus que quatre ; deux enfants ont été tués pendant le génocide.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) nous assiste beaucoup moralement. Ses agents nous rendent régulièrement visite et nous donnent souvent des conseils.
Je me suis fait examiner deux fois parce qu’après mes contacts avec l’AVEGA, j’ai à nouveau passé un test de dépistage et les résultats se sont encore avérés positifs.

On me donne souvent des soins pour les maladies opportunistes qui m’accablent, mais le problème qui se pose est le manque de moyen de transport, puisque je suis obligée de me rendre au siège d’AVEGA à Kigali pour obtenir ces soins. J’avais commencé à prendre des médicaments contre des maladies opportunistes à l’hôpital de Kabwayi, mais j’ai dû arrêter après trois mois car je n’avais plus d’argent pour me payer les déplacements.
L’AVEGA nous a promis de nous octroyer des tickets pour aller chercher ces médicaments. Aujourd’hui, je suis malade, je me sens vraiment invalide, aussi bien physiquement que mentalement.

J’ai dit à mes enfants que j’étais séropositive, sauf à l’aîné qui est militaire. La plus âgée des filles est également séropositive ; elle a été contaminée après le génocide par un membre de la famille dans laquelle elle a vécu pendant le génocide. Ils ont eu un enfant, mais le père de son enfant est déjà mort du SIDA.

Nous vivons dans une maison située dans un village construit par une ONG (Organisation Non Gouvernementale) dont je ne connais pas le nom. Elle n’est pas solide et nécessite un retapage complet.

Nous vivons de la petite récolte de notre champ mais actuellement, nous vivons une crise puisque les changements de saisons n’ont pas été favorables ; nous avons un sérieux problème et nous allons mourir de faim.

Certains de nos voisins savent que nous sommes séropositives ; beaucoup d’entre eux sont des survivants du génocide.

J’ai également la carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) qui donne gratuitement accès aux soins médicaux. Tout au début, les médecins nous ignoraient mais actuellement, tout va bien. Le problème qui subsiste est que nous n’avons accès qu’aux hôpitaux publics.
Je souffre toujours de beaucoup de maladies opportunistes.

L’AVEGA nous demande de faire de petits projets générateurs de revenus pour avoir des microcrédits, mais nous n’arrivons pas à trouver d’hypothèque.
Mon enfant qui est à l’école primaire n’a pas de matériel scolaire et je me demande souvent si je meurs, où est-ce qu’il va trouver les moyens de payer mon crédit ?

Si j’avais de l’argent, je démarrerais un projet de petit commerce pour subvenir aux besoins de la famille, aussi longtemps que je pourrais avoir la force de travailler.

Témoignage recueilli à Gitarama le 18 juillet 2003,
Par Pacifique Kabalisa.