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Témoignage V071

Tous les génocidaires de sa région ont été libérés.

J’avais 25 ans lors du génocide. La mort du Président Habyarimana a été le coup d’envoi du génocide. Un groupe de meurtriers s’était dénommé « Abiyizi », qui signifie « ceux qui se connaissent ».
Au début des massacres, j’étais chez mes parents.

La bande des Abiyizi avait lancé une attaque contre notre maison ; ils ont tué mon père et sa mère sur-le-champ et les ont jetés dans les latrines. Ma petite sœur et moi avons tenté de fuir, mais des jeunes garçons qui étaient parmi les tueurs nous ont retenues. Ils nous ont fait entrer dans la maison et nous ont violées.
Ils étaient nombreux ; je ne connais plus exactement le nombre.

Après leur départ, nous sommes parties demander refuge à l’hôpital de Remera-Rukoma. Arrivées à l’hôpital, nous y avons trouvé une connaissance qui nous a donné une cachette dans une chambre de la maternité.
Cependant, il avait déjà conçu ses plans. Il nous a amené trois jeunes garçons pour nous violer et les a enfermés avec nous dans la chambre toute la journée.

Ils nous ont violées à tour de rôle et chacune de nous a été violée par les trois hommes. Le soir, ils nous ont laissé partir. Nous sommes alors allées chez notre beau-frère Hutu. Il nous a accueillies et nous a cachées dans une tranchée, creusée dans une des chambres de son habitation.

Après un certain temps, notre beau-frère nous a dit qu’il pouvait nous garder dans sa maison à une condition ; il voulait que je sois sa seconde femme. J’ai accepté à contrecœur, puisque je voulais simplement sauver notre vie. Ma cousine, qui était sa femme, m’en voulait, m’accusant d’avoir pris son mari.

Lorsque Gitarama est tombée entre les mains des militaires de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise), nous avons fui le pays avec cette famille et nous nous sommes installés en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre), dans le camp de réfugiés de Mugunga.

Quand nous étions dans ce camp, ma petite sœur et moi avions une tente et la famille de notre beau-frère avait la sienne. Nous avons alors été menacées par d’autres réfugiés et notre tente a été brûlée. Les chrétiens nous ont installées dans un autre pavillon.
Les réfugiés nous envahissaient toujours ; ils nous violaient et nous frappaient puisque nous étions Tutsi.

Des novices qui se préparaient à devenir prêtres s’occupaient de nous. Ils nous donnaient à manger car nous ne pouvions plus quitter notre lit. Ils donnaient également des médicaments à ma petite sœur qui avait attrapé la syphilis.

A un certain moment, j’ai réalisé que j’étais enceinte. Je ne savais pas quoi faire ; j’ai voulu provoquer un avortement mais ça n’a pas réussi. J’ai mis au monde un enfant quand j’étais encore en RdC et cet enfant est devenu un fardeau supplémentaire, que je n’arrive toujours pas à supporter. Je n’ai pas d’affection pour lui.
Je lui ai donné le nom de Mfashijwenimana – ce qui peut être traduit littéralement comme « je suis aidé par Dieu » – mais j’avais beaucoup d’autres noms à lui donner.

Nous avons été rapatriées au Rwanda par des militaires de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise), juste au début de la guerre en RdC. Nous avions trop de soucis. Notre maison avait été démolie pendant le génocide, où allions-nous loger ? Arrivées dans notre commune, nous avons découvert que notre mère et nos deux frères avaient survécu.

Quelques jours après notre retour au Rwanda, l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) a demandé à ses membres, qui avaient été violées pendant le génocide, de passer le test de dépistage du VIH/SIDA.
J’ai passé l’examen et les résultats étaient positifs. Je n’ai pas eu le courage de le dire à ma mère jusqu’à aujourd’hui.

Dès mon retour au pays, j’ai été membre d’une association de femmes violées pendant le génocide dénommée URUNANA. Beaucoup d’agents d’organisations nationales et internationales, et même des journalistes de la presse, sont passés pour nous demander de témoigner. Ils ont tout enregistré mais plusieurs d’entre eux ne sont même pas revenus une seule fois.

Je suis toujours membre de cette association, mais les autres ne sont pas au courant de mon état de santé.
Quand j’ai eu les résultats des examens médicaux, j’ai bien sûr été touchée mais pas tant que ça ; j’étais préparée à recevoir une mauvaise nouvelle parce qu’avant que l’AVEGA nous demande de passer le test de dépistage, je me doutais déjà de ma séropositivité. Un de mes violeurs, que j’ai ensuite traduit devant la justice et qui était en prison, est mort du SIDA.

Certains parmi ceux qui m’ont violée sont en prison ; d’autres sont morts ou exilés. L’un d’entre eux fait partie de ceux qui ont été libérés suite au communiqué du Président de la République du 01 janvier 2003.
Je suis retournée au parquet pour me plaindre car il ne peut pas être libéré, vu que ses forfaits le classent dans la première catégorie de prisonniers. Il n’a pas encore été arrêté ; j’attends que la justice réagisse.
C’est moi qui ai peur de le croiser dans la rue ; lui n’a aucun problème.

Presque tous les génocidaires de notre région ont été libérés ; on dit qu’ils ont avoué leurs crimes.

Mes soins de santé sont pris en charge par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide). L’AVEGA nous assiste surtout moralement. Ses agents nous rendent régulièrement visite et nous donnent des conseils indispensables à notre survie.
Dernièrement, l’AVEGA nous a demandé d’élaborer des petits projets générateurs de revenus pour bénéficier de microcrédits sous l’égide de la première dame.
Nous sommes entravées par le fait que nous devons présenter une hypothèque, alors que nous n’avons aucun bien de valeur à hypothéquer. Les murs de notre maison sont faits de bois et de boue ; ils ne sont pas du tout solides. La toiture est faite de tôles reçues d’un prêtre, qui était le curé de notre paroisse.

Nous vivons dans une extrême pauvreté ; ma mère est invalide et tous ceux qui vivent à la maison sont à ma charge. J’ai quatre enfants, dont un orphelin. Ils sont tous à l’école primaire. Ils sont encore trop jeunes pour se prendre en charge seuls. Le plus petit est celui que j’ai eu avec un Interahamwe, je ne l’ai pas encore fait examiner pour voir s’il est infecté par le VIH/SIDA.

Je n’ai pas encore pris d’antirétroviraux. Ils sont donnés gratuitement à l’hôpital de Kabwayi mais je ne sais pas y arriver, faute de moyen de transport.
Je souhaiterais être aidée pour trouver des médicaments.

Mon autre préoccupation est d’avoir une maison, afin que mes enfants aient une maison après ma mort. Je me préoccupe de leur avenir, sans ressources ni personne pour les aider.

Si j’avais de l’argent, je m’occuperais d’un petit commerce pour pouvoir subvenir aux besoins de la famille.

Témoignage recueilli à Gitarama le 18 juillet 2003,
Par Pacifique Kabalisa.