Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V072

Témoignage V072

Il lui a dit de " choisir " entre coucher avec lui ou mourir.

J’avais 23 ans lors du génocide. Bien avant les massacres, je vivais avec mon mari. Bien qu’il soit cultivateur comme moi, nous ne manquions matériellement de rien. Nous étions aisés et nous avions deux enfants. Environ une semaine après la mort de Habyarimana, les Hutu comme les Tutsi de notre localité avaient tous peur.

Mais ensuite, je ne sais pas comment les Hutu ont su que seuls les Tutsi étaient visés ; partout où nous allions nous cacher dans les maisons des Hutu, on nous chassait. Nous étions obligés d’aller nous réfugier ailleurs.
Quelques femmes et enfants appartenant à la famille de mon mari, mes deux enfants et moi-même sommes allés ensemble nous cacher dans un champ de sorgho.

Nous avons vécu dans les champs de sorgho pendant presque une semaine. J’ai dû me déplacer pour aller dans un autre secteur, chez ma sœur qui avait un mari Hutu car mes enfants allaient mourir de faim.

En chemin, je n’ai eu aucun problème et quand j’y suis arrivée, mon beau-frère m’a bien accueillie. Mais parfois, des gens que je ne connaissais pas venaient lui dire que je devais rendre les enfants afin qu’ils soient tués.

Après plus d’une semaine, Kagabo, le Bourgmestre de la commune de Ntongwe, a donné l’ordre d’également assassiner les femmes Hutu, mariées à des Tutsi. Un voisin de mon beau-frère est venu m’annoncer cette nouvelle et le lendemain très tôt à l’aube, j’ai quitté cette maison avec mes deux enfants. J’avais peur de dire où j’allais car quelqu’un risquait d’en informer les assassins.

Je me suis décidée à partir dans la commune de Rusatira, lieu où je suis née. En arrivant dans le secteur Nyarurama, je suis passée chez un cousin de mon mari pour y laisser le plus grand de mes enfants. Il pleuvait beaucoup et il m’était difficile de les porter tous les deux. J’y ai passé une nuit puis le matin, j’ai continué mon chemin.

En cours de route, comme j’avais soif, je suis allée chercher de la bière de sorgho non fermentée pour me désaltérer. Il y avait une maison sur mon passage, où l’on en vendait. J’y suis entrée et j’y ai trouvé un homme assis avec une épée dans les mains.
Quand il m’a remarquée, il s’est immédiatement levé et s’en est allé. J’ai bu la bière et quand j’ai terminé, j’ai poursuivi ma route.

Je suis arrivée près d’une petite forêt et j’ai vu l’homme avec l’épée qui m’attendait. Il m’a demandé ma carte d’identité ; je la lui ai donnée. Il l’a bien observée puis il m’a ordonné de choisir entre coucher avec lui ou mourir. Je ne comprenais pas pourquoi il voulait me tuer, alors que sur ma carte d’identité, il était noté que j’étais de l’ethnie Hutu.
Je lui ai répondu que je ne voulais pas mourir puis il m’a violée et m’a laissé partir. Je me suis levée, j’ai récupéré mon enfant qui était couché à côté de moi et j’ai quitté cette brousse.

Je suis arrivée chez moi sans croiser d’autre incident. Ensuite, j’ai été en sécurité dans ma famille, car elle est d’ethnie Hutu. J’y ai vécu plus de deux semaines.
Puis nous avons commencé à entendre le bruit des fusillades. Nous avons fui ma famille, mes enfants et moi-même vers Gikongoro.

A la fin du génocide, nous avons regagné nos maisons. J’ai d’abord vécu chez moi, puis en 1995, je suis revenue à Ntongwe. J’ai alors su que mon mari avait été assassiné, ainsi que toute sa famille, sauf son petit frère.

Ma maison était détruite et les premiers jours, il m’a fallu habiter celle des Interahamwe enfuis. Ensuite, une association, dont je ne me rappelle plus le nom, nous a fait construire quarante maisons dans chaque secteur et j’ai eu la chance de bénéficier d’une de ces maisons.
Plus tard, le petit frère de mon mari est venu habiter avec moi et nous avons eu deux enfants, mais il est marié et il ne m’aide en rien.

Pour le moment, j’adhère à l’ABISHYIZEHAMWE (Association des victimes de viols) et dans le cadre de cette association, on nous a fait un dépistage du VIH/SIDA en 2002.
Mais même avant, en 1999, dans le cadre de l’association AVEGA (Association des Veuves du Génocide), j’avais fait ce test et il était négatif.

Je ne bénéficie d’aucune aide. Je ne connais pas le sort de celui qui m’a violée car je ne le connaissais pas ; il n’était pas de ma localité.

Témoignage recueilli à Gitarama le 22 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.