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Témoignage V073

Elle ne voit pas l’intérêt d’aller témoigner au tribunal puisque les crimes restent impunis et elle ne récolterait que la rancœur des familles des génocidaires.

J’avais 26 ans lors du génocide. J’étais mariée et mère de deux enfants, qui ont été tués pendant le génocide. Les meurtriers ont commencé les massacres chez nos voisins et nous nous sommes réfugiés avant qu’ils n’arrivent à notre habitation.

Nous avons pris des directions différentes. Mon mari et mes enfants ont été tués près de la maison quand ils tentaient de fuir. Moi, j’étais partie seule et j’ai rencontré une femme originaire de Gikongoro, mais qui habitait Runda. Elle m’a demandé de venir me cacher chez elle. J’y suis allée et elle m’a logée dans une maison inoccupée.

Un jour, alors que j’étais dans cette maison, une personne inconnue a ouvert la porte, m’a trouvée dedans, m’a violée et est partie. Je ne le connaissais pas mais je pense que le viol s’est passé avec la complicité de la femme qui m’avait cachée, parce qu’autrement, cet homme n’aurait pas trouvé la clé de la maison. J’y suis restée jusqu’à la fin du génocide.

Après le génocide, j’ai voulu me remarier puisqu’il m’était difficile d’affronter la vie toute seule avec mes modestes moyens et sans personne pour me soutenir moralement.

J’ai passé le test de dépistage du VIH/SIDA avant de fonder mon foyer, mais c’était simplement pour me rassurer ; je ne soupçonnais pas que je pouvais avoir été infectée.
Le dépistage a été fait par l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) et à ma grande surprise, les résultats étaient positifs.
Je ne peux pas décrire l’état dans lequel j’étais après avoir appris ces résultats. Je me sentais comme si ma vie était finie. D’habitude, mon tempérament est tel que je n’aime pas parler de mes problèmes aux autres. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé pour que je raconte ma vie à un inconnu.

Ma vie se détériore de jour en jour. Je suis très malade et souvent, la maladie me demande, pour la contrer, des moyens financiers que je n’ai pas.
Je suis allergique à la poussière et cela m’entrave dans tout ce que je fais ; je ne peux plus balayer ma maison et la cour et je ne peux pas voyager à moto ou à vélo. Tout cela demande de l’argent ; chercher les moyens appropriés ou payer un domestique pour assurer l’hygiène de ma maison.

La vie que je mène aujourd’hui est indescriptible. C’est seulement Dieu qui me fait vivre et les bienfaiteurs qu’il m’envoie. J’ai été veuve très jeune ; pire encore, sans avoir eu le temps d’accueillir la première épreuve, j’ai appris que j’étais infectée par le VIH/SIDA. La chose qui m’accable le plus jusqu’à aujourd’hui est que je n’arrive pas à supporter l’idée de ne pas avoir d’enfants.

Je m’inquiète pour mon avenir quand je ne saurai plus me lever ; je n’ai personne de la famille qui pourrait s’occuper de moi. La complice de mon violeur me croise tous les jours ; je n’ose jamais lui dire bonjour et c’est moi qui ai peur d’elle. Je ne veux pas la traduire en justice car je sais que ce ne sera pas une solution pour moi, puisque les auteurs des crimes encore plus abominables que ceux des viols, sont pour le moment en liberté.

Pourtant, ils ont été traduits en justice mais ont bénéficié de l’impunité. La justice n’a fait que créer des malentendus entre les survivants et les familles des génocidaires. On nous regarde d’un mauvais œil parce que nous avons témoigné contre leurs frères.
Aujourd’hui, nous préférons garder le silence puisque nous n’avons aucun intérêt à parler.

Je vis avec ma petite sœur. Elle fait ses études secondaires à Gitarama et elle est interne ; elle ne rentre que pendant les vacances. Lorsqu’elle est à l’école, je suis seule. C’est moi qui ai construit ma maison mais le curé de la paroisse, Bugoba, m’a octroyé des tôles pour la toiture.

A part l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide), personne d’autre ne m’assiste. L’aide de l’AVEGA touche le domaine médical mais elle nous soutient également et surtout moralement. Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) ne m’assiste pas ; même les frais scolaires de ma petite sœur sont à la charge du MINALOC (Ministère de la gouvernance locale). Là, on ne demande pas trop de formalités, comme au FARG.

Comme assistance pratique, je souhaiterais avoir de l’argent pour démarrer un projet de petit commerce ; c’est plus simple et pratique pour moi. Le lieu de ma résidence est favorable pour ouvrir un petit commerce puisqu’il n’y pas de concurrence.
Actuellement, j’ai besoin d’une aide d’urgence puisque je n’ai rien et je n’aime pas m’asseoir sans travailler. Tout mon argent a été utilisé pour les examens médicaux qu’on m’avait demandé de passer.

Témoignage recueilli à Gitarama le 18 juillet 2002,
Par Pacifique Kabalisa.