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Témoignage V074

L’AVEGA la soutient moralement ; c’est important pour elle d’être encore considérée comme un être humain.

Dans notre région, le génocide a été perpétré très rapidement. Il s’est déclenché le 7 avril 1994 et après seulement trois jours, environ, les génocidaires avaient fini leur " travail ". Ils se précipitaient parce qu’ils étaient obligés de fuir les combats des Inkotanyi. Ces derniers étaient sur le point de prendre notre région.

Pendant ces trois jours, les enfants et moi étions cachés chez un voisin, dans une tranchée. Mon mari est décédé juste avant le génocide. Quand le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) est arrivé, les Interahamwe ont fui.
Moi, j’ai quitté la tranchée et j’ai suivi la famille du voisin qui nous avait cachés. Nous avons laissé les enfants dans cette tranchée, de peur que les Interahamwe ne les massacrent tous. Nous avons passé la nuit à Kayenzi.

J’ai raconté à ceux qui étaient avec moi que j’avais laissé mes enfants dans un fossé et ils m’ont conseillé de supplier un militaire des FAR (Forces Armées Rwandaises) de m’accompagner.
Un militaire a tout de suite accepté mais nous ne sommes pas allés jusqu’à l’endroit où mes enfants étaient restés.
En cours de route, lorsque nous sommes arrivés dans une forêt, il m’a violée puis il est parti en me laissant seule dans cette forêt. J’y ai passé la nuit et le lendemain, les Inkotanyi nous ont sauvés.

Après le génocide, l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) nous a demandé de nous faire examiner pour voir si nous avions attrapé le SIDA. J’étais parmi les premières qui ont passé le test de dépistage du VIH/SIDA et les résultats se sont révélés positifs.

Depuis que je sais que je suis séropositive, je ne suis jamais en paix. Ma tête est remplie de problèmes irrésolus. J’arrive quand même à supporter ma situation grâce à la prière. J’ai souvent des ulcères au niveau du sexe et je me fais soigner à chaque fois que j’en ai. Mes voisins sont au courant de mon état de santé ; ils savent que je vis avec le SIDA parce que j’ai témoigné lors d’une cérémonie à l’église. Malgré le fait qu’ils le sachent, ils ne me rendent jamais visite et moi non plus.

J’ai deux enfants qui sont à l’école secondaire. Le plus grand est promu en quatrième pour l’année prochaine et l’autre est en troisième. Leurs frais de scolarité sont assurés par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide).

L’AVEGA ne s’occupe que des soins de santé mais elle nous a néanmoins octroyé 10.000 francs rwandais pour résoudre les problèmes prioritaires. Sinon, elle non plus n’a pas assez de moyens matériels pour subvenir à nos besoins, même primaires.
Elle nous soutient également moralement et cela nous est d’une très grande utilité, parce qu’au moins, nous ressentons le fait que nous sommes toujours des êtres humains, malgré notre maladie.

Ma maison a été construite par une ONG (Organisation Non Gouvernementale) dont je ne connais pas le nom. Elle n’est pas solide ; elle a des trous partout dans les murs et la toiture.
La première dame de cette organisation voulait nous donner des petits crédits pour démarrer des projets générateurs de revenus mais on nous a demandé une garantie alors que nos possessions sont d’une valeur de loin inférieure à un crédit qui peut aider à démarrer un projet.

La vie que nous vivons est misérable ; je ne suis pas capable de cultiver mes champs et je n’ai rien d’autre à faire. Mes enfants ont beaucoup de besoins à satisfaire mais aucun d’eux n’est vraiment satisfait.
J’avais commencé à prendre des médicaments pour la prévention des maladies opportunistes mais après trois mois, je n’ai pas pu continuer, faute de moyen de transport. Je devais aller les chercher à l’hôpital de Kabgayi.
Actuellement, l’AVEGA nous a promis de nous donner des tickets pour aller prendre ces médicaments.

Si j’avais de l’argent, je ferais un projet d’élevage de vaches. J’ai planté de l’herbe dans ma parcelle donc elle pourrait servir à cet élevage. Mais pour le moment, je la vends puisque je n’ai pas de vaches à nourrir. Avec ces vaches, j’aurais non seulement des revenus, mais je pourrais également me procurer une alimentation équilibrée avec les produits de mon élevage.
J’ai également besoin d’antirétroviraux pour avoir la force d’avancer.

Témoignage recueilli à Gitarama le 18 juillet 2002,
Par Pacifique Kabalisa.