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Témoignage V075

Faute de moyen de transport, elle ne connaît pas les résultats de son test de dépistage du sida.

J’avais 48 ans durant le génocide. Mon mari et moi étions agriculteurs mais lui vendait aussi des vivres. Nous avions deux enfants et quand le génocide a débuté, j’étais enceinte du troisième. J’étais sa deuxième femme ; avant moi, il avait eu une autre femme et quatre enfants nés de celle-ci. Après la mort de Habyarimana, les Interahamwe emmenaient nos maris dans leur ronde de garde pour empêcher les Inyenzi de Bugesera d’entrer à Ntongwe.

Les tueries ont commencé le 20 avril 1994. Ce jour-là, une foule d’Interahamwe nous a attaqués et a brûlé nos maisons. Nous nous sommes réfugiés à la commune de Ntongwe. C’était le matin et nous n’avons pas rencontré d’autres Interahamwe. Nous sommes ensuite allés dans une maison inoccupée qui se trouvait à côté de la commune.

Après deux jours, un groupe d’Interahamwe nous a menacés. Armés de grenades et de fusils, ils ont tué beaucoup de Tutsi à la commune et je me suis réfugiée avec mes enfants chez un voisin Hutu. J’y ai passé la nuit et très tôt le matin, celui-ci m’a montré une cachette dans les roseaux.

Les Interahamwe sont venus et ont assassiné ceux qui étaient tout près de moi. Mais ils ne nous ont pas vus, mes enfants et moi. Le soir, je suis retournée chez ce Hutu mais ses enfants ont appelé les Interahamwe dès qu’ils m’ont vue. Ce Hutu nous a conduits chez un Tutsi que les Interahamwe avaient massacré ; il y avait d’autres femmes Tutsi dans cette maison. Il disait que les femmes et les enfants n’allaient pas mourir.

Le lendemain, les Interahamwe nous ont emmenés dans une autre maison plus grande parce que nous étions trop nombreux. Le matin, ils sont revenus et ont commencé à tuer. L’un d’eux m’a emmenée chez lui et m’a violée. J’y ai passé un mois et demi et vers la fin du mois de mai, j’ai fui.

C’était un lundi et les Inkotanyi sont venus le samedi de la même semaine. Je suis allée chez le premier Hutu qui m’avait aidée ; il m’a laissée avec sa sœur et s’est réfugié à Nyanza.
Nous aussi, nous nous sommes alors dirigées vers Nyanza et quand nous sommes arrivées, j’ai rejoint les Inkotanyi qui étaient au bureau de la commune de Nyabisindu. Ils nous ont accueillis et nous ont donné des habits, de la nourriture et de l’eau pour se laver.

Après quelques jours, j’ai reçu des menaces d’avortement et je suis allée à l’hôpital de Nyanza.

Deux semaines après l’avortement, on a été emmenés par les Inkotanyi dans un camp de réfugiés à Rilima, à Bugesera. Et j’ai continué à vivre dans un autre hôpital pendant quelques jours. Le 12 août, ils nous ont dit de rentrer dans ce camp de réfugiés et la Croix-Rouge nous y a conduits.
J’étais avec ma belle-sœur et les enfants que j’avais croisés à Nyanza. Plus tard, nous sommes allée-s à Nyamirama, où nous avons occupé la maison d’un Hutu qui s’était exilé.

En 1998, la Croix-Rouge m’a donné des tôles et j’ai construit ma maison. Je vis avec quatre enfants : les deux que j’avais avant le génocide, un enfant du premier mariage de mon mari et l’autre enfant qui est née après le génocide. La première n’étudie pas, la deuxième étudie en 6ème année primaire, la troisième en 3ème année et la dernière a cinq ans et six mois. C’est moi qui paie leurs frais scolaires et nous vivons de la récolte de mes champs.

Je souffre de maux d’estomac. J’ai fait le dépistage du VIH/SIDA à Kabgayi au mois de mai 2002. Ils m’ont dit d’y retourner après trois mois pour récupérer les résultats mais je ne suis plus retournée, faute de moyen de transport.
Je bénéficie d’une carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) pour les soins médicaux mais quand les enfants tombent malades, je les soigne moi-même. Les Hutu nous menacent et nous injurient.

J’ai été témoin à charge de cinq génocidaires mais tous n’ont pas encore comparu.

Je n’ai reçu aucune assistance, sauf de la part d’une conseillère en traumatisme d’IBUKA qui vient ici très souvent et nous conseille sur nos comportements afin de ne pas rester dans l’isolement.

Mon souhait est d’avoir de l’argent pour terminer ma maison et pour notre survie. J’ai besoin également d’une vache pour faire de l’élevage et d’un ticket de transport pour aller faire le dépistage du VIH/SIDA.

Témoignage recueilli à Gitarama le 22 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.