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Témoignage V076

Sa famille a été décimée, ses voisins Hutu ne lui parlent pas et elle reçoit peu d’aide.

J’avais 39 ans lors du génocide ; j’étais mariée et nous avions un garçon. Après la mort de Habyarimana, nous avons vu des foules d’Interahamwe venant de Gitovu, armés de gourdins et de machettes. Ils ont commencé à massacrer les Tutsi, à brûler leurs maisons et à piller leurs biens.

Nous nous sommes réfugiés à la commune de Ntongwe et l’ex-Bourgmestre Kagabo Charles nous a promis que notre sécurité serait assurée. Le soir, les Burundais qui s’étaient réfugiés à Nyagahama dans le secteur de Kinazi – aidés par les Hutu de chez nous – et des militaires nous ont attaqués.

Ils avaient des fusils, des grenades, des gourdins et des lances. Ils ont tué beaucoup de Tutsi et je suis allée me cacher avec ma petite sœur et son enfant dans un fossé qui nous servait à faire mûrir les bananes derrière notre enclos. Comme son fils pleurait, elle est sortie pour lui chercher de quoi manger ; les Interahamwe l’ont vue et les ont assassinés tous les deux.

Quand j’ai entendu les cris des Interahamwe, j’ai décidé d’aller chez ma grande sœur, qui habitait le secteur de Shyira.

En cours de route, j’ai rencontré sept Interahamwe, habillés d’herbes et de feuilles de bananiers. Ils portaient des gourdins, des lances et des machettes. Ils m’ont arrêtée et m’ont frappée.
L’un d’entre eux m’a fait tomber par terre et ils m’ont violée à tour de rôle. L’un prenait mes bras et quand j’essayais de me débattre, les autres me frappaient avec leurs gourdins sur la poitrine.

Finalement, je suis retournée chez moi et je me suis cachée derrière la latrine de mon voisin Hutu ; il y avait de longues herbes et je me suis enfilée dedans. Les Interahamwe sont passés tout près de moi et ils racontaient comment ils avaient tué ma famille. J’ai eu peur de rester là-bas et je suis allée sur la colline de Nyamiyaga. J’y ai passé un mois.

Puis, je suis retournée derrière la latrine de cet homme. La nuit, je mangeais des bananes et du manioc cru que je trouvais dans les champs. Je ne savais pas qu’à ce moment-là, les Hutu s’étaient réfugiés et que les Inkotanyi étaient arrivés dans cette région.

Vers le mois d’août, les Inkotanyi m’ont retrouvée. Parmi eux, j’ai pu reconnaître un garçon de notre secteur. Ils m’ont emmenée à la rivière où j’ai pu me laver. L’un d’entre eux m’a donné la longue veste qu’il portait. Ils m’ont conduite dans un camp dans le secteur Shyira à Gako. Ils ont distribué des habits, de la nourriture et ont soigné ceux qui étaient malades.

J’avais mal au niveau de la matrice et ils m’ont soignée. Après un mois, ils ont changé de camp et nous avons été obligés d’aller habiter les bars et les maisons inoccupés. L’abbé Vieko est venu peu après et il a construit des maisons pour nous dans une agglomération.

Je suis seule à la maison parce que toute ma famille a été décimée pendant le génocide. Il reste seulement les trois enfants de mon frère qui ont pu survivre, mais ils vivent avec leur mère.

Comme conséquences des viols, j’ai des écoulements de pus. Je peux passer toute une semaine comme ça et puis les écoulements s’arrêtent un petit moment ; puis, ça recommence.
J’ai le bras fracturé et des douleurs qui ne cessent pas, au niveau de la poitrine et du dos.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’a conduite à Kabgayi pour faire le dépistage du VIH/SIDA au mois de mars 2002 et mes résultats étaient négatifs.

Les Hutu de chez nous cultivent leurs champs à côté des miens mais ne me causent pas.

J’ai été témoin à charge de plus de vingt Interahamwe qui ont tué ma famille. Beaucoup d’entre eux sont emprisonnés à Ntongwe ou à Gitarama, sauf un, qui a été libéré parmi les vieux. Deux autres se sont réfugiés en RdC (République démocratique du Congo – Ex-Zaïre) et ne sont jamais revenus.

J’ai une carte du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) pour les soins médicaux et je suis membre de l’association ABISHYIZEHAMWE (Association des victimes de viols). Mais ça ne nous aide en rien : je n’ai reçu aucune assistance venant de qui que ce soit.

Mon souhait est d’avoir de l’argent pour faire cultiver mes champs, acheter des habits et construire une cuisine. J’ai besoin également de quelqu’un qui pourrait m’aider dans les travaux ménagers, comme puiser de l’eau et chercher du bois de chauffage.

Témoignage recueilli à Gitarama le 22 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.