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Témoignage V078

Elle décrit la misère et l’isolement dont elle souffre.

J’avais 25 ans lors du génocide et j’étais femme au foyer. Mes enfants et moi étions pris en charge par mon mari qui travaillait chez des expatriés européens. Quand le génocide a eu lieu, nous habitions Gikondo, où nous sommes demeurés pendant quatre ans.

Mon mari était originaire de Cyangugu et moi, de Gitarama. Personnellement, la ville de Kigali m’était familière, étant donné que j’y avais des membres de ma famille à qui je rendais visite régulièrement.

Au moment du génocide, mon mari a été tué à la maison. J’ai été gardée dans le quartier mais chaque jour, les miliciens me conduisaient à la fosse commune dans l’intention de me tuer. Ils me violaient, ils me frappaient, puis ils me ramenaient à la maison, sous prétexte de m’achever le jour suivant. Jusqu’à l’arrivée du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi), c’était tous les jours le même scénario.

Le FPR-Inkotanyi, après nous avoir libérés, nous a conduits au collège Saint-André, à Nyamirambo. Nous y avons passé quelques jours avant d’être autorisés à regagner nos quartiers respectifs. J’ai occupé la maison d’autrui à Nyamirambo.
Actuellement, je vis avec cinq enfants, dont quatre orphelins de ma famille. Parmi les cinq, le plus grand est en sixième année primaire, alors que le plus petit est en première année.

Dès la fin du génocide, je me suis sentie très isolée. J’avais envie d’avoir un entourage prêt à m’écouter. J’étais très loin de me remettre du vide laissé par la mort des miens.
En 1995, j’ai adhéré à l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) mais celle-ci ne pouvait rien pour moi, même si elle nous offrait néanmoins un cadre pour extérioriser nos émotions.

Quelques mois plus tard, j’ai commencé à tomber malade. D’abord, c’était la toux, puis la malaria. J’avais des courbatures tout le temps. Plus grave, j’ai attrapé la tuberculose. Je me suis rendue au Centre de Santé de Nyiranuma pour me faire soigner. Là-bas, on a découvert que j’étais tuberculeuse. On m’a octroyé le traitement approprié.

Par la suite, on m’a demandé de passer le test de dépistage du VIH/SIDA, qui s’est malheureusement révélé positif. Quand on m’a donné les résultats en 1996, j’ai refusé d’aller les chercher. Je me sentais très troublée et c’était insupportable pour moi. J’étais désespérée. Des amis venaient me visiter pour me réconforter mais c’était comme si je ne les voyais pas. Je demeurais plongée dans ma solitude.

En 1998, le propriétaire de la maison que j’occupais est revenu. Je devais lui rendre sa maison, puisque c’était le mot d’ordre des autorités administratives locales du moment.
Préoccupé par ma situation, le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) m’a accordé un logement dans le village de Kimironko.

A l’époque, le village était constitué de maisons quasi inhabitables. L’eau pénétrait – et pénètre toujours – les murs et les toitures, jusqu’à aller dans les chambres. Il n’y avait pas du tout de canalisations. Certaines maisons ont été démolies par la pluie, d’autres s’approchaient de l’effondrement. Il n’y avait ni eau ni électricité.
Pour trouver de l’eau, il fallait parcourir un long trajet afin d’atteindre la rivière dans le bas-fond. Le village était loin de toutes infrastructures sociales et sanitaires et entouré de part et d’autre, de terrains couverts de broussailles abritant bien des moustiques. En conséquence, beaucoup de gens ont attrapé la malaria de manière chronique.

Au fil des mois, certaines personnes ont su trouver de l’aide pour retaper leurs logements. En même temps, des parcelles tout autour ont été distribuées à des personnes riches, capables d’y ériger des habitations solides. Alors qu’il était enclavé dans les broussailles, le village est désormais entouré de grandes agglomérations.

Etant donné que je fais partie de ceux qui n’ont pas pu améliorer leur logement, faute de moyens, j’ai peur que ma maison se détruise complètement. Maintes fois, je suis allée au FARG signaler tous mes problèmes de survie. On m’a donné une seule fois quinze mille francs rwandais, me promettant qu’on me mettrait sur la liste de ceux qui allaient bénéficier d’une aide d’urgence chaque mois.

Quand j’y suis retournée plus tard, la liste était affichée mais mon nom n’y figurait pas. J’ai approché l’agent qui m’avait fait la fausse promesse et il m’a répondu qu’on avait commencé par les plus vulnérables. Sa réponse m’a beaucoup déçue car moi aussi, je me trouve dans le besoin. Etre une veuve sidéenne, dépourvue de tout moyen de subsistance, sans logement et prenant en charge cinq orphelins : est-ce ça, ne pas être vulnérable ?

Je suis très malade et je suis toujours à l’hôpital. Lors des dernières fêtes de Noël et du Nouvel An, j’étais à l’hôpital. Je n’arrive plus à bien dormir et j’ai souvent mal à la tête. Je me pose mille et une questions : où mes orphelins vivront-ils après ma mort ? Qu’est-ce qui se passera après la destruction de ma maison ?

J’ai ouvert un petit commerce mais le projet a échoué. Je vendais des vivres et comme je tombe souvent malade, j’ai passé quelques jours au lit. Les vivres que j’avais achetés pour le commerce n’ont pas été vendus à temps et se sont abîmés. C’est l’AVEGA qui m’avait accordé un prêt de cinquante mille francs rwandais pour démarrer le projet. Je vendais de l’huile de palme, des arachides et des oignons.

Le FARG m’a donné une carte pour me faire soigner mais celle-ci est seulement acceptée au CHK (Centre Hospitalier de Kigali). Les autres maisons médicales refusent de soigner les malades sur présentation de cette carte, avançant que les soins sont payés tardivement. C’est un grand handicap pour nous, puisque le trajet pour arriver au CHK est long. Souvent, on fait une crise nécessitant l’intervention rapide des médecins.

Vu cette situation, on essaie de se faire soigner chez les médecins privés, mais rares sont ceux qui veulent bien nous accorder des soins, étant donné que nous nous endettons chez eux. Nos propos sont rejetés avant même qu’ils ne soient entendus. Seul Dieu pourra répondre à mes problèmes.
Quand j’y réfléchis, mon intelligence se bloque et je me dis que la mort met du temps à arriver.

Témoignage recueilli à Kigali, le 25 avril 2002,
Par Pacifique Kabalisa.