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Témoignage V079

L’AVEGA l’a aidée à gérer le traumatisme et à retrouver le courage de vivre.

J’avais 24 ans au moment du génocide. La vie de femme mariée, pour moi, n’a duré que quelques mois car je me suis mariée au début de l’année 1994. Mon mari a été tué lors des premiers jours du génocide. Il m’a laissée avec une grossesse de quatre mois. Le seul enfant que j’ai eu de lui est un garçon, qui est actuellement âgé de 8 ans.

La nuit du 7 avril 1994, des Interahamwe sont venus à notre domicile ; nous ne savions même pas que le président Habyarimana était mort. Ils ont demandé à mon mari de sortir de la maison pour lui montrer les Inyenzi qu’ils venaient de tuer ; ceux que les miliciens désignaient par le mot « umubyeyi », c’est-à-dire « parent ».

Je ne l’ai plus revu depuis ce jour-là. Je n’ai même pas eu la maigre consolation d’enterrer ses ossements, n’ayant aucune information sur les circonstances de son assassinat. J’ai passé de longues nuits d’attente, mais en vain.

Les miliciens m’avaient enfermée toute seule dans la maison et je n’avais pas de nouvelles de ce qui se passait dehors ; j’entendais seulement des coups de fusil et les cris des gens au loin.

Quelques jours après, les miliciens sont revenus chez moi, dirigés par Rose Karushara, conseillère du secteur Kimisagara. Ils ont frappé très fort à la porte et l’ont ouverte avec force. Ils m’ont fait sortir de la maison pour me conduire au bureau du secteur.
A mon arrivée, d’autres femmes et jeunes filles de mon quartier s’y trouvaient. On nous a gardées là-bas pendant tout un mois.

Chaque soir, les Interahamwe, qui rentraient des lieux des tueries, passaient au bureau du secteur prendre des femmes et des filles pour les violer. En une seule nuit, on pouvait facilement passer entre les mains de trois ou quatre hommes.
Plus tard, il n’y avait même plus de discrétion : ils nous violaient en masse dans la même salle commune. Ils nous échangeaient entre eux comme ils le voulaient. Même les très petites filles n’étaient pas épargnées. Les femmes enceintes étaient les plus visées.

Pour les Interahamwe, violer une femme enceinte était rendre victime doublement et ils en étaient très fiers.

J’étais à bout de forces et j’ai tenté de m’évader la nuit. Je me suis cachée dans une rigole, appelée communément Ruhurura, située entre les secteurs de Kimisagara et de Gitega.
J’y ai passé un mois ; c’était très dur de trouver de quoi manger. Je vivais des saletés qui coulaient dans la rigole. Des fois, je broutais de l’herbe comme une vache, pourvu que mon estomac soit rempli.

Afin qu’aucun Tutsi n’échappe à la vigilance des Interahamwe, l’ordre d’enlever tous les buissons a été lancé. J’ai alors été découverte. Un milicien que je connaissais était parmi ceux qui m’ont découverte. Il m’a conduite chez lui, pas par pitié mais pour faire de moi sa femme.

Il m’a d’abord donné de l’eau pour me laver ; ensuite, il m’a donné à manger avant de me violer. Il s’amusait comme il le pouvait. Etant toujours enceinte, je ne cessais de saigner.
Quelques jours plus tard, j’ai fait une infection et j’avais des écoulements de pus qui sortaient de mon sexe. Quand j’ai expliqué le problème à ce milicien, il s’en est foutu et a poursuivi ses sales besognes.

A ce moment-là, les Inkotanyi marchaient sur Kigali et ce milicien a dû fuir en même temps que les autres Interahamwe. Il m’a dit de le suivre mais j’ai refusé.
Les Inkotanyi m’ont trouvée chez lui. Je leur ai raconté tout ce qui m’était arrivé. Ils m’ont conduite au Centre de Santé de Biryogo, très connu sous l’appellation de « chez Nyiranuma » ; c’était le seul centre qui fonctionnait à l’époque. J’avais attrapé des maladies vénériennes.

En rentrant de « chez Nyiranuma », je suis allée au collège Saint-André de Nyamirambo, où vivaient d’autres rescapés du génocide. C’est là que j’ai appris qu’une de mes grandes sœurs était vivante. Je l’ai rejointe.
Dégoûtée de tout, je ne voulais plus retourner à l’hôpital. J’ai accouché d’un garçon à la maison, toute seule.
C’est par chance que l’enfant n’est pas mort.

Sa naissance m’a redonné le goût et l’espoir de vivre encore. En même temps, j’ai appris que ma mère venait de rentrer du Burundi où elle s’était réfugiée pendant le génocide. Elle se trouvait au GSOB (Groupe Scolaire Officiel de Butare) avec les autres rescapés de la région du sud du pays, d’où je suis originaire.

Je suis partie vivre avec elle. Nous avons pu trouver une maison libre à Matyazo, dans la commune de Ngoma, à Butare. Le propriétaire était en exil. Nous avons occupé cette maison jusqu’à ce qu’IBUKA finisse de retaper notre maison à Mubuga, dans la préfecture de Gikongoro.

Pour ce qui est de ma santé, elle se détériore de jour en jour. Au départ, un liquide sale et une très mauvaise odeur sortait de mon vagin. Je suis allée me faire soigner au CHK (Centre Hospitalier de Kigali) mais comme j’ai tardé à le faire, on m’a dit que certaines parties de mon appareil reproducteur étaient tellement endommagées que je ne pourrais plus mettre d’enfant au monde. Si c’était seulement cela !

Mais on m’a aussi dit que j’avais le SIDA. J’étais très choquée d’entendre que j’avais le SIDA. Je devenais presque folle.
Heureusement, j’ai rencontré une femme psychothérapeute de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide). Elle m’a beaucoup aidée avec beaucoup de séances, lors desquelles elle me donnait des conseils pour gérer le traumatisme.
Petit à petit, j’ai repris le courage de vivre. Avec l’assistance des 50.000 francs rwandais que l’association m’a donnés, j’ai pu démarrer un commerce d’habits de seconde main.

Actuellement, j’habite le village de Kimironko. Ma maison est inachevée et j’ai de la peine à demander une autre assistance alors que je n’ai pas pu rembourser le premier crédit de 50.000 francs rwandais. Et pourtant, si je pouvais trouver des moyens assez suffisants, je pourrais mieux gagner ma vie et rembourser ma dette à l’AVEGA.

Témoignage recueilli à Kigali le 22 avril 2002,
Par Pacifique Kabalisa.