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Témoignage V081

Alors qu’elle était enceinte, elle a été violée et torturée avec des baïonnettes et des épées.

J’avais 33 ans durant le génocide ; je vivais à Kigali mais je suis native de Gikongoro, dans la commune de Muko, dans le secteur de Kaduha. Lors des événements de 1963, notre mère a préféré quitter Gikongoro et nous sommes partis nous installer dans sa commune natale, celle de Masango à Gitarama.

A l’âge de 13 ans, j’ai quitté ma famille car je ne supportais pas les conditions de vie. J’ai rejoint les membres de la famille de ma mère mais ces derniers ont affiché une grande indifférence vis-à-vis de ma situation, me considérant comme une charge pour eux. J’ai donc décidé de devenir femme de ménage chez les voisins.

Ma patronne m’a mariée quand j’étais âgée de 14 ans. Mon conjoint était commerçant à Kigali ; il s’occupait de l’achat de marchandises et moi, j’assurais la vente.
Nous avions cinq garçons quand le génocide a commencé ; tous ont été tués. Le seul enfant que j’ai sauvé est né de la grossesse que je portais au moment du génocide. Nous étions une famille aisée, puisque nous avions une boutique et un restaurant.
Au moment du génocide, ça faisait trois ans que nous occupions notre propre maison, située à Cyahafi, dans la commune de Nyarugenge à Kigali.

Pendant le génocide, chacun a pris sa route. Je me suis renseignée sur les
meurtres des miens après la guerre. Selon les dires, mon mari aurait été tué à Gitarama quand il prenait fuite. Un de mes enfants a été égorgé à Save à Butare, un autre à Butamwa et les autres ont été jetés dans la rivière Nyabarongo.

Quant à moi, je me suis cachée à Gitega, chez une veuve qui n’était pas la cible des miliciens. Je l’aidais à préparer des beignets pour la vente. J’ai continué à me cacher là-bas, jusqu’à ce que la famille de la veuve fuie les attaques des Inkotanyi dans la localité.

Je suis restée dans la maison. Ayant faim, je suis sortie pour aller chercher de quoi manger. C’est à ce moment-là que je suis tombée dans l’embuscade des Interahamwe.
Ces derniers m’ont violée ; le milicien en chef le premier, les autres ensuite. Ils m’ont torturée avec des baïonnettes et des épées. Ils m’ont sérieusement blessée au niveau des cuisses, des jambes, des hanches et du sexe. On me violait en se moquant de moi. Ils m’ont laissée là, presque morte.

Après ces actes d’humiliation, j’ai vécu des moments terribles. Mon sexe saignait sans arrêt. J’ai eu une infection très grave. Je portais toujours des serviettes hygiéniques pour retenir le sang. J’ai vécu ce calvaire alors que j’avais une grossesse de quelques mois.
J’ai très difficilement mis mon enfant au monde en septembre 1994. J’ai accouché d’un garçon.

J’occupais une maison confisquée par des soldats du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) aux environs du collège Saint-André à Nyamirambo.
Là-bas, je menais une vie pitoyable. J’avais toujours cette infection. Le choc s’est aggravé quand j’ai appris que mon enfant et moi avions le SIDA.

Plus tard, le propriétaire de la maison est rentré d’exil. J’ai été forcée par lui et par les autorités administratives à quitter sa maison.
J’avais beaucoup de peine à joindre les deux bouts et surtout, je n’avais pas les moyens de me payer le loyer.
Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) m’a payé le loyer une seule fois : il m’a donné 20.000 francs rwandais.

Pour le reste, je me débrouillais avec mon petit métier de broderie mais faute de marché, je ne gagnais pas beaucoup d’argent et j’étais souvent malade.
En 2000, une organisation étrangère m’a donné 200.000 mille francs rwandais. La somme m’a beaucoup aidée : elle m’a permis de payer le loyer de ma maison pour cinq ans et de me faire soigner.

Actuellement, si je trouvais une autre aide, je pourrais exercer mon petit métier de broderie car pour le moment, je n’ai pas de capital pour le redémarrer.

Témoignage recueilli à Kigali le 23 avril 2002,
Par Pacifique Kabalisa.