Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V082

Témoignage V082

Après avoir témoigné contre un génocidaire influent, elle a reçu des menaces de mort.

J’avais 25 ans au moment du génocide ; j’habitais la cellule de Ruzage, dans le secteur Buguri, commune de Taba, préfecture de Gitarama. Je vivais encore sous le toit de mes parents. On était une famille nombreuse de huit enfants. On n’est plus que trois : notre mère et notre père ont été tués pendant le génocide.

Mes parents vivaient de l’agriculture et de l’élevage. C’était une activité tellement prospère qu’ils avaient construit leur propre maison. Cette maison a été détruite pendant le génocide car les tueurs voulaient supprimer à jamais les traces de leur existence.

Dans la commune de Taba, les cruautés ont commencé quelques semaines après Kigali mais ils n’ont pas tardé à rattraper le retard, voire même à devancer les régions où les massacres avaient débuté bien avant. Ils ont commencé par piller et manger les vaches. Nos voisins et nos soi-disant amis se sont retournés contre nous. Nous nous sommes réfugiés à l’église, espérant trouver protection dans la maison de Dieu.
Beaucoup de Tutsi de notre quartier s’y étaient rassemblés, ce qui a facilité leur extermination, étant donné que les Interahamwe n’ont pas dû fournir d’efforts pour les atteindre puisqu’ils étaient tous concentrés dans l’église.

Lorsque le jet des grenades a commencé dans l’église, nous nous sommes dispersés, chacun prenant une direction différente ; on ne s’est plus revus. J’ignore donc quelles atrocités ont subi les miens. Des huit enfants, nous ne sommes que trois survivants. Je suis la plus grande et les parents, eux aussi, ont été tués. Je suis partie me cacher sur le mont Murehe, dans la commune de Taba.

Quelques jours plus tard, j’ai été délogée par des miliciens. Ils m’ont donné une seule condition pour être épargnée : accepter d’être à leur merci et qu’ils fassent de moi tout ce qu’ils voulaient. Je n’ai pas eu le temps de donner ma réponse qu’ils s’étaient déjà jetés sur moi pour me violer. Leur nombre était trop élevé et leurs visages m’étaient si étrangers que je ne connaîtrai jamais leur identité. Certains m’ont violée plusieurs fois.

La nuit, je suis retournée à l’église de Kamonyi, croyant que les atrocités avaient pris fin, mais les tortures se poursuivaient. J’ai donc rebroussé chemin vers la commune de Runda, toujours à Gitarama. J’ai été accueillie par le mari de ma tante. Il était Hutu. Il a creusé un trou dans sa bananeraie pour me cacher.

Je suis restée dedans jusqu’à l’arrivée du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi). Ils m’ont conduite à Murambi avec d’autres rescapés. Nous avons été conviés à aider les militaires blessés. Nous leur donnions à manger et bien d’autres soins.
On travaillait tellement sans repos que j’en suis tombée malade. J’ai passé toute une série d’examens médicaux. Les résultats ont démontré que j’étais enceinte. J’allais avoir un enfant non désiré dont j’ignorais l’identité du père. C’était encore un coup supplémentaire et ça m’a pris beaucoup de temps pour le supporter.

Après le génocide, j’ai eu de la peine à retourner dans mon village natal. Il n’y avait plus rien. Tout était détruit. Je ne supportais pas de voir les voisins Hutu.
A mes yeux, ils étaient tous des génocidaires. Mon rêve était de les voir tous en prison.
Surtout, je voulais que ceux qui m’avaient violée me restent inconnus pour toujours.

J’ai quitté Taba pour venir habiter à Kigali suite à des menaces de mort dont j’ai été victime quelques jours après avoir commencé à témoigner contre les génocidaires de ma région, notamment contre Jean-Paul Akayesu qui était bourgmestre.

En 1997, je pense, des agents du TPIR (Tribunal Pénal International pour le Rwanda) sont venus me prendre à Kigali pour aller témoigner contre cet homme.
Ils transportaient les témoins dans leurs véhicules jusqu’à leur bureau à Kigali, où nous passions des heures et des heures à répondre à des questions interminables. Nous étions tout un groupe de veuves du génocide.
Personnellement, j’ai été emmenée au bureau du TPIR pour témoigner plus de trois fois. Nous avons signé nos dépositions et on nous a même prises en photo.

Quelques mois plus tard, les menaces ont commencé. Je recevais des tracts m’avertissant que je serais tuée. Chaque fois que j’en recevais, je les apportais à la commune. Nous étions deux femmes à recevoir ces tracts contenant des accusations ; nous étions coupables d’avoir témoigné contre Jean-Paul Akayesu.
Ma consœur, qui était aussi menacée, est décédée quelques jours après notre installation à Kigali par le TPIR. Elle est morte pendant son accouchement.

En effet, ayant constaté que notre situation était très inquiétante, les agents du TPIR nous ont proposé un refuge à Kigali. Il fallait qu’on trouve une maison à louer et qu’on leur communique le prix. Ils nous disaient qu’ils allaient subvenir à nos besoins. On m’a donné 200.000 francs rwandais et on a commencé à me payer le logement. Cependant, le paiement du loyer n’a duré qu’une année.

Par après, on m’a dit que je devais me débrouiller. Le loyer de la maison s’élevait à 15.000 francs rwandais. Quand le TPIR a décliné sa responsabilité, j’ai quitté la maison de 15.000 francs rwandais en vue d’occuper une très petite maison inconfortable dans la catégorie la moins chère.
Je la payais 5.000 francs rwandais par mois, soit le tiers du prix de la maison payée par le TPIR. Avec les 200.000 francs rwandais qu’on m’avait donnés, je me suis arrangée pour payer le loyer et trouver de quoi manger.

Je vis avec mes deux enfants et mes deux petites sœurs. Dernièrement je suis tombée malade et j’ai décidé de retourner voir les agents du TPIR parce qu’ils m’avaient promis de me faire soigner.
Ils m’ont hospitalisée à Remera et j’y ai passé des mois.

Actuellement, le propriétaire de la maison me demande de quitter sa maison car je n’ai pas payé le loyer depuis trois mois. Quand je demande aux agents du TPIR de m’aider, ils refusent, arguant qu’ils ont terminé leur devoir.
Je ne comprends pas, parce que ce sont eux qui m’ont demandé de venir m’installer à Kigali, en sachant très bien que je ne suis qu’une simple paysanne, habituée à cultiver. Que veulent-ils que je fasse à Kigali ?

Présentement, je traverse une situation très difficile.

J’ai fait la connaissance de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) il y a quelques années.
L’association m’a prêté 3.000 francs rwandais pour lancer un petit projet de commerce de vivres.

Comme j’avais mis au monde l’enfant issu du viol, l’AVEGA m’a conseillé de faire le test de dépistage du VIH/SIDA. Les résultats étaient positifs. Encore un coup dur à ma désolation. Je suis la seule responsable de mes enfants et de mes sœurs et ce, malgré ma santé très fragile.

Si je pouvais trouver des moyens suffisants pour renforcer mon commerce, je pourrais rembourser ma dette et continuer à travailler pour leur survie.

Témoignage recueilli à Kigali le 22 avril 2002,
Par Pacifique Kabalisa.