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Témoignage V084

Au tribunal, elle a subi tant de questions humiliantes qu’elle s’est demandé si ce n’était pas elle l’accusée.

J’avais 34 ans durant le génocide de 1994 ; j’habitais dans la commune de Kinigi, dans la préfecture de Ruhengeri. Mon mari était commerçant, grossiste de vivres, de bière et de limonade. Nous avions construit des maisons d’habitation et de commerce. Nous avions quatre enfants, dont trois sont encore en vie. Un de mes enfants a été tué avec son père pendant le génocide.

Dans la région de Kinigi, l’extermination des Tutsi a débuté en 1991, orchestrée par le Bourgmestre Kajerijeri. Les tueries visaient plus les hommes et les garçons que les femmes et les filles.
Ma famille n’a pas été épargnée par ceux qui étaient soi-disant des amis. Certains étaient même les parrains de nos enfants. Par exemple, Kajerijeri était le parrain de mon fils.
Mes grands-parents, mes oncles et mes cousins ont été éliminés au cours de cette période. Mon mari, mes enfants et moi avons pu échapper à la tragédie mais avons été dépourvus de tout, surtout des êtres chers.

Le 7 avril 1994 est venu le temps d’achever un " travail " laissé en suspens ; il ne restait que quelques membres de ma famille et ceux de la famille de mon mari. Quand la radio a annoncé la mort de Habyarimana, les Interahamwe ont directement commencé les tueries.

De notre côté, nous avons compris que la situation signifiait la fin du monde. On a essayé de chercher refuge partout mais en vain ; nous étions pourchassés de partout, personne ne voulait nous cacher. Celui qui avait la bonne volonté de le faire prenait le risque d’être considéré comme un complice des Inyenzi.

Mon mari a été tué en premier lieu. La famille qui a accepté de me cacher pendant quelques jours était tout près de chez Kajerijeri.
Quelques jours plus tard, des miliciens, envoyés par le Bourgmestre, m’ont délogée.

Ils étaient en masse. Ils m’ont fait sortir de la maison en me donnant des coups de pied un peu partout. Ils m’ont emmenée dans la cour où tout le monde pouvait me voir. Ils ont chanté leur victoire. Ils invitaient tout le monde à venir voir les formes d’une Tutsi ; j’étais toute nue. On aurait dit qu’ils allaient donner un cours de biologie.
Leurs sœurs Hutu étaient aussi invitées. J’ai été injuriée de mots grossiers, jamais entendus depuis ma naissance ; j’étais très humiliée. Les Interahamwe, grands et petits, faisaient la queue pour me violer à tour de rôle.

Je n’ai vu que les quatre premiers. Le quatrième, après m’avoir violée, m’a mis un morceau de cigarette allumé dans mon sexe. Voyant que ce n’était pas suffisant, il m’a donné un coup de pied dans le vagin. Puis j’ai perdu connaissance, raison pour laquelle je ne connais pas le nombre exact de ceux qui m’ont violée.

Quand je me suis réveillée, je saignais et j’étais chez une voisine Hutu, qui sera tuée quelques années après le génocide dans les insurrections au nord du pays en 1998.
C’est elle qui m’a informée sur tout ce qui m’était arrivé.
Les Interahamwe m’ont battue et m’ont laissée toute nue, à moitié morte au milieu de la route. Elle a eu pitié de moi et, en risquant sa vie, m’a donné refuge dans sa maison. Elle ne pouvait rien faire de plus pour moi ; je restais là, à attendre la mort. De mes parties intimes sortaient du pus et des asticots. On pouvait croire que, dans la maison, il y avait un cadavre.

Miraculeusement, les Inkotanyi m’ont trouvée dans cette maison. Ils m’ont transportée vers un collège secondaire de la région. C’est là qu’ils avaient regroupé les autres survivants du génocide, qui étaient d’ailleurs très peu nombreux.
J’ai pu recevoir les premiers soins mais comme mon cas était très inquiétant, j’ai été transférée à l’hôpital de Ruhengeri, où je pouvais recevoir des médicaments et un suivi adéquat.

Les médecins ont fait tout ce qu’ils ont pu pour me venir en aide. On m’a appris que mon utérus était endommagé et qu’on l’avait sûrement perforé avec des morceaux de bois. J’ai mis beaucoup de temps avant de pouvoir tenir debout, presque une année.

Après avoir retrouvé la marche, j’ai dû regagner mon village ; il n’y avait plus personne, plus rien. Toutes les maisons étaient détruites. Il fallait refaire la vie en partant de zéro.
Etant dans le dégoût total, cela m’a pris beaucoup de temps pour que je puisse faire quoi ce soit. Le comble du malheur était que le test de dépistage du VIH/SIDA fait à l’hôpital de Ruhengeri était positif. Accepter qu’un tel sort me soit réservé m’a pris encore plus de temps.

Quant à mes enfants, ils étaient partis en RdC (République démocratique du Congo– ex-Zaïre), évacués par un soldat des FAR (Forces Armées Rwandaises). Ils sont rentrés après l’arrêt du génocide.
Je devais faire de mon mieux pour organiser la manière de vivre et de nourrir mes enfants. Nous nous sommes installés dans la maison d’un Interahamwe en exil. Petit à petit, j’ai commencé à faire du petit commerce de vivres.

J’ai bénéficié d’une assistance pratique de 100.000 francs rwandais de la part de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide). Ce montant devait être remboursable mais vu les responsabilités que j’avais, je n’ai pas su rembourser.

Ne voulant pas me taire sur ce qu’il m’était arrivé, j’ai eu le courage de témoigner lors du procès de Kajerijeri à Arusha. C’est en date du 26 juin 2001 que ce procès a commencé. Je me suis alors rendue à Arusha mais je n’étais pas suffisamment préparée, tant moralement que juridiquement.

Il y avait eu un manque de communication dès le départ entre les personnes qui sont venues pour me préparer. Je me dis que les interprétations n’ont pas été bien menées et je n’avais rencontré qu’une seule fois mon avocat lors de son passage au Rwanda. Je l’ai vu la seconde fois lors du procès à Arusha.

J’ai reçu des personnes qui sont venues pour me préparer un vêtement que je devais porter lors du procès. L’accusé, pour me montrer qu’il était mieux soigné que moi, changeait de costume trois fois par jour ; il me montrait combien il restait de loin supérieur à moi.

Pendant la période du procès, moi qui croyais qu’il allait y avoir un minimum de discrétion, je me suis retrouvée face-à-face avec l’accusé. Des fois, il se moquait de moi en même temps que les juristes, suite à des questions très arrogantes avec lesquelles ils me bombardaient sans cesse.

Quand il a fallu parler du viol, on m’a demandé d’exposer dans des termes très crus comment l’acte s’était passé, en utilisant les appellations pour le mot « sexe » en Kinyarwanda.
Maintes fois, j’ai refusé de raconter mon histoire du génocide car cela me rappelait les barbaries utilisées par les Interahamwe et les termes ne pouvaient pas sortir de ma bouche.
Dans la coutume rwandaise, une femme adulte comme moi ne peut pas tenir de tels propos devant les hommes, encore moins devant celui qui l’a violée, dans l’unique intention de la déshonorer et surtout de la déraciner.

Une autre question bizarre qu’on m’a posée était combien de temps j’avais mis avant de pouvoir prendre une douche. J’ai répondu que moi-même, je ne savais pas. Ou encore : comment un homme pouvait-il te violer avec de telles saletés ? A cette question, je ne pouvais pas répondre. Autres questions : est-ce que celui qui t’a violée a enlevé son pantalon, tu as vu son sexe ? Il était dans quelle position ? Peux-tu imiter cela ? Qu’est-ce qui te fait dire que tu as attrapé le SIDA suite aux viols ? Et beaucoup d’autres questions.

Il m’est arrivé de me demander si ce n’était pas moi qui avais tort, surtout que toutes les questions suffisamment humiliantes étaient dirigées contre ma personne et aucune contre l’accusé. J’avais l’impression que le tribunal était pour la défense des génocidaires et non des victimes.

De retour d’Arusha, j’ai trouvé mon stock de haricots pour la vente complètement endommagé ; l’eau était entrée à l’intérieur de la maison et je n’avais demandé à personne de s’occuper de mes affaires.

Quand j’ai montré cela aux personnes du TPIR (Tribunal Pénal International pour le Rwanda), ils m’ont dit que ce n’était pas leur responsabilité et qu’ils ne pouvaient rien pour moi. Et pourtant, si j’avais été prévenue à temps du programme des procès, je n’aurais pas laissé un aussi gros stock.

Mais ce n’était pas seulement tout cela. Quelques jours plus tard, j’ai commencé à recevoir des menaces de mort. Je les ai montrées aux agents ayant la sécurité dans leurs attributions mais rien n’a été fait pour me protéger.
Certains tracts contenaient le contenu de mon dossier d’Arusha ; ceux-là provenaient de la prison. Quand le substitut a demandé aux prisonniers comment ils avaient pu obtenir mon dossier, ils ont répondu que c’était par le biais des avocats de Kajerijeri qui s’étaient présentés pour trouver des témoins à décharge.

Par la suite, les menaces devenaient de plus en plus fortes. Les nuits, on lançait des pierres sur ma maison. J’ai été contrainte de me déplacer vers Kigali où je suis à charge de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) qui a pris sous sa responsabilité la location d’une maison dans laquelle j’habite avec une voisine de Ruhengeri, qui était aussi menacée pour avoir témoigné contre Kajerijeri.
Nous vivons ensemble avec nos enfants ; nous sommes dix.

On nous donne 10.000 francs rwandais chaque mois pour l’achat de nourriture – ce qui n’est pas du tout suffisant pour dix personnes.
Mais nous n’en voulons pas à l’AVEGA, qui fait tout ce qu’elle peut au moment où nous sommes abandonnés par tout le monde.

Les problèmes majeurs auxquels nous sommes exposés actuellement sont l’insécurité, le manque de moyens de survie et les problèmes de santé. D’un moment à l’autre, je peux mourir et je n’ai personne qui s’occupera de mes enfants. Et je n’ai pas d’habitation stable où les laisser.

Mais avant tout, j’ai besoin d’être rétablie dans mes droits par les instances habilitées.

Témoignage recueilli à Kigali le 25 avril 2002,
Par Pacifique Kabalisa.