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Témoignage V085

En une journée, elle pouvait être violée par dix Interahamwe.

J’avais 28 ans au moment du génocide ; j’étais domiciliée à Muhima, dans la commune de Nyarugenge, dans la préfecture de la ville de Kigali. Mon mari était menuisier. Nous avions deux enfants : un garçon et une fille. Nous étions en train de construire notre propre maison. Lorsque le génocide s’est déclenché, il ne restait que quelques travaux de finissage.

En date du 7 avril, alors que personne dans notre maison n’était informé de la mort de Habyarimana, un groupe de tueurs s’est introduit chez nous, nous accusant d’être responsables de cet assassinat.
Ils ont saccagé toute la maison. Ils ont fouillé la maison pour trouver des Inyenzi mais ils n’ont trouvé personne d’autre que nous.

Ils ont enlevé mon mari et l’ont emmené sur la route où ils avaient rassemblé d’autres hommes Tutsi de notre quartier. Ils ont été violemment torturés : on leur a donné des coups de pied et des coups de gourdin. Ils les ont conduits sur un lieu de massacres qu’ils qualifiaient d’ " abattoir des Tutsi ". Personne du groupe n’y a échappé.

Ne trouvant pas où m’abriter, je suis partie toquer aux portes des voisins pour demander refuge mais tout le monde me chassait. J’ai donc décidé de retourner chez moi pour attendre la mort.

Les Interahamwe me surveillaient de près et ils entraient dans ma maison pour me violer. Je ne connaissais personne du groupe. Ils portaient des habits étranges. En une journée, je pouvais être violée par dix Interahamwe. Je peux dire que j’ai été violée par plus de cinquante Interahamwe, tous inconnus.

Lorsque le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) est arrivé, les Interahamwe ont pris la fuite. Moi aussi j’ai quitté la maison, mais je ne savais pas où aller et j’ai suivi le groupe de fuyards.

Je me suis retrouvée en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre) où j’ai passé deux semaines. Durant mon séjour dans le camp de réfugiés, je subissais des menaces de mort.

J’ai réussi à rentrer au pays mais je ne voulais plus remettre les pieds à Muhima. Je gardais un très mauvais souvenir du quartier, un souvenir qui me donnait des cauchemars. Je me suis plutôt installée à Remera, où tous les visages me paraissaient nouveaux. Bien sûr, ce n’était pas facile d’affronter la vie toute seule sans moyens financiers ni personne pour me réconforter moralement.

Grâce à l’assistance de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide), j’ai eu 30.000 francs rwandais. Ce capital m’a permis de démarrer un petit commerce de farine de manioc et d’arachides et j’ai su ainsi faire survivre mes enfants.

En 2000, j’ai commencé à m’affaiblir. Ma santé se détériorait sans cesse. Je suis allée passer le test de dépistage du VIH/SIDA et les résultats se sont révélés positifs. Cette réponse ne m’a pas trop surprise car je savais ce qui m’était arrivé durant le génocide.

Ma préoccupation pour le moment, c’est l’avenir de mes enfants qui n’ont personne d’autre que moi sur terre pour s’occuper d’eux. Ils seront sans abri et sans autres ressources pouvant les aider à grandir.

Si j’avais de l’argent, j’augmenterais mon capital de commerce et j’achèterais une machine à coudre pour pouvoir refaire mon ancien métier de couturière.

Témoignage recueilli à Kigali le 23 avril 2002,
Par Pacifique Kabalisa.