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Témoignage V086

Certains disent qu’elle aurait pu échapper aux Interahamwe, mais ceux-là n’ont pas vécu le génocide.

Je suis originaire de Kibuye mais le génocide m’a frappée à Kigali, plus précisément à Kimihurura, où j’étais allée rendre visite à des amis. J’avais 23 ans.

Au début du génocide, je vivais toujours dans cette famille ; c’était une dame rwandaise mariée à un Belge. Le mari était un homme simple, non connu, mais sa femme était connue de plusieurs personnes, même de hautes personnalités, puisqu’elle avait été prostituée.
Au moment où la situation n’était pas bonne du tout pour les Tutsi, elle me conseillait de me prostituer pour ne pas être tuée. Elle me disait qu’il valait mieux coucher avec un homme pendant deux ou trois jours que de perdre la vie.

Probablement une semaine après le début du génocide, les gens du quartier ont su que j’étais chez eux. C’était le domestique qui leur avait signalé ma présence.
A partir de ce moment, tous les hommes du quartier, amis de ce domestique, venaient me violer. Je n’arriverais pas à définir leur nombre, ni le nombre de fois que j’ai été violée. Ils étaient beaucoup et venaient plusieurs fois par jour. Quand ils se sentaient satisfaits, ils me laissaient là et rentraient chez eux.

La patronne de la maison ne se faisait aucun souci pour moi. Elle me disait que, même si je me faisais violer par des milliers d’hommes, l’essentiel était que je reste en vie. J’ai vécu cette situation pendant toute la période que j’ai passée à Kigali.

Après l’intensification des combats entre les FAR (Forces Armées Rwandaises) et les militaires de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise) dans la ville de Kigali, la famille s’est vue obligée de fuir. Je suis partie avec elle. Le Belge qui m’abritait est allé à l’Hôtel des Mille Collines pour chercher quelqu’un qui pouvait le conduire dans sa voiture.

Sa femme, le domestique et moi-même, marchions à pied mais le Belge s’est senti incapable de faire ce long voyage à pied. Nous avons pris la direction du Mont Kigali et en cours de route, je me suis séparée de la femme de ce Blanc mais j’étais encore avec le domestique.

Arrivés à un endroit nommé Mu Nzovi, nous avons trouvé le cadavre de ce Belge ; il avait été tué par les Interahamwe qui disaient qu’un Belge marié à une Tutsi était un Tutsi. Nous avons poursuivi notre chemin jusqu’en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre) et je n’ai plus revu sa femme.

J’étais toujours avec leur domestique. Comme ce domestique avait couché avec moi pendant toute la période que j’avais passée chez eux, il a fait de moi sa femme-objet en RdC. J’ai vécu dans des conditions abominables, avec des menaces incessantes de sa part et de la part des autres Hutu qui étaient dans les camps de réfugiés.
Malgré tout, j’ai tenu bon. Je me demandais toujours si je pouvais trouver une façon de m’échapper de là pour rentrer au Rwanda, mais j’étais tellement surveillée que je ne pouvais pas. Dieu seul m’a protégée.

Le 1er septembre 1995, j’ai eu un premier enfant avec ce domestique et l’enfant me ressemblait beaucoup. Avant le génocide, les Hutu disaient que les femmes Tutsi mariées aux hommes Hutu ne faisaient jamais d’enfants à leur mari ; elles faisaient toujours des enfants avec leurs frères Tutsi.

Après que j’aie mis au monde mon enfant, son père a dit qu’il confirmait cette hypothèse. Il m’accusait d’avoir eu cet enfant avec les Inkotanyi qui venaient en RdC pour l’espionnage. Il a commencé à me harceler et il regrettait fort de m’avoir épargnée.

En 1996, suite à la guerre en RdC, le camp de réfugiés de Katale dans lequel nous étions, a été démantelé. Nous avons fui vers les forêts de la RdC.

Entre-temps, quand nous étions encore dans le camp, les hommes et les garçons s’entraînaient et se préparaient pour réattaquer et continuer le génocide au Rwanda. Les Inkotanyi les ont vraiment surpris.
Moi, j’avais toujours peur d’affronter les gens du camp à cause de mon appartenance ethnique. Je ne demandais conseil à personne. Je suivais les autres sans savoir où ils allaient puisque je ne connaissais pas la RdC. C’était la première fois que j’y mettais les pieds.

Nous avons continué d’errer dans tout le pays et finalement, nous nous sommes installés dans la région de Masisi.

Par chance, j’ai su me séparer de mon mari dans tous ces déplacements et j’ai eu l’occasion de rentrer dans mon pays.
Au moment de notre séparation, je portais une seconde grossesse. J’étais avec pas mal de femmes qui voulaient rentrer au Rwanda et nous sommes donc rentrées ensemble. Nous avons d’abord marché et après, nous avons pris les bus du HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés) qui nous ont conduites à Nkamira, où nous avons pris un autre bus qui nous a emmenées dans nos provinces d’origine.

Comme je savais que toute ma famille avait été décimée pendant le génocide, je ne suis pas retournée dans mon village natal mais je suis partie vivre à Kigali. J’ai rencontré, par hasard, des connaissances qui m’ont conduite chez ma tante paternelle qui habitait Kacyiru.

Quelques mois après mon arrivée, ma tante est décédée et je suis allée vivre chez mon oncle paternel. Mon oncle n’avait pas les moyens de nous faire vivre, mes deux enfants et moi.
Une vieille dame de la famille élargie m’a demandé de venir loger chez elle et j’y suis allée avec mes deux enfants. Nous vivons présentement avec cette dame.

J’ai la chance que mes enfants me ressemblent beaucoup, sinon ça n’aurait pas été facile à supporter. Leur père les détestait ; il disait que je les avais eus avec les Inkotanyi et qu’ils n’étaient donc pas les siens.

Pendant tout ce temps, je souffrais de beaucoup de maladies passagères. Je n’avais jamais pensé que je pouvais avoir été contaminée par le virus du VIH/SIDA. Je me disais que c’était à cause du long voyage et des conditions impossibles dans lesquelles j’avais vécu en RdC.

Pourtant, ma tante avait remarqué que quelque chose n’allait pas et elle me demandait toujours d’aller passer le test pour voir si je n’étais pas séropositive. Elle n’exprimait pas clairement qu’elle était inquiète mais elle me disait que c’était seulement pour pouvoir envisager mon avenir et pour reprendre mes études que j’avais suspendues en troisième année secondaire.

Finalement, j’ai compris la nécessité de me faire examiner. Je suis allée à l’ARBEF (Association Rwandaise pour le Bien-être Familial). On a fait le test et les résultats étaient positifs.
A la communication des résultats, je me suis sentie comme électrocutée ; j’ai ressenti le fait que le jour de ma mort était arrivé.
J’ai eu tellement d’angoisses. Surtout par rapport au fait que ça se sache ; si jamais les voisins l’apprenaient, je serais rejetée par la société. Mon grand problème était d’être identifiée comme séropositive par les autres. J’avais peur de ce que les voisins diraient de moi. Je me suis réfugiée dans les prières et petit à petit, j’ai su supporter mon sort.

Quand je suis venue vivre dans cet habitat groupé avec ma grand-mère, je ne le disais à personne, puisque je craignais qu’elle ne me chasse en apprenant cette nouvelle.
Heureusement, une voisine qui avait le même problème que moi m’a approchée. Elle m’a conseillée et est arrivée à me convaincre de briser le silence.

Ma pauvreté a, par ailleurs, joué son rôle dans la révélation de mon état à ma voisine. La première fois que je le lui ai dit, je voulais être membre de son association pour bénéficier d’une aide matérielle.
Avant que je ne reçoive de l’aide, l’association a été dissoute et j’ai eu des remords de l’avoir dit à ma voisine. Elle a continué à me fréquenter et actuellement, je n’ai plus peur de parler de ma situation.
Avec cette force de parler, je me sens soulagée et je sais que je ne suis pas la seule à avoir subi ce mauvais sort.
Cependant, des fois, je me dis que comme je suis pauvre, si je devais mourir de faim, on dirait plutôt que c’est à cause du SIDA.

Mon enfant aîné est encore à l’école primaire. Je ne paie pas les frais de scolarité, puisque j’ai des papiers attestant que je suis indigente. Les premiers jours, il était toujours chassé de l’école à cause du manque de matériel nécessaire à sa scolarisation.

Nous vivons au jour le jour. C’est Dieu seul qui nous fait vivre. Ce que nous récoltons de notre champ n’est pas suffisant ; on ne peut pas s’en nourrir tous les jours.
Quand je rencontre par hasard une connaissance ou un ami de mon père, on me donne 1.000 francs rwandais par exemple ou on me donne des habits pour moi ou pour mes enfants.
Jusqu’à présent, je n’ai jamais acheté un habit ; je les reçois d’amis et de connaissances.

Souvent, je fais des petits travaux, comme puiser de l’eau pour les voisins et en échange, ils m’offrent de quoi manger. Je ne suis pas mendiante mais les bienfaiteurs m’aident volontairement.

Certaines personnes essaient de me faire comprendre que je suis responsable de ce qui m’est arrivé, que je ne devais pas prendre le chemin de l’exil et que j’aurais pu échapper aux Interahamwe.
Encore un coup difficile à supporter ! Mais comment ? Où et comment est-ce que j’aurais pu échapper à leur œil vigilant ? Je ne suis quand même pas bête au point de détruire ma vie si j’avais eu la possibilité de faire mieux.
Évidemment, ceux qui le disent n’ont pas vécu le génocide.

Dans notre village, nous vivons avec de vieilles mamans qui ont des enfants fonctionnaires. Je puise de l’eau pour elles et elles m’offrent le repas du soir.

Je ne sais pas combien de temps durera une telle vie mais quand je fais allusion au temps passé, je me permets d’être optimiste.
Peut-être qu’après ma mort, mes enfants auront quelqu’un pour s’occuper d’eux. Mais étant donné que toute ma famille a été décimée, c’est peu probable.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) distribue quelques fois de l’aide matérielle mais pas souvent. Pas plus d’une fois par an. L’année passée, on m’a donné 10.000 francs rwandais et depuis, je n’ai reçu aucune autre aide. Personne d’autre ne m’assiste.

Je suis membre de RWN (Rwanda Women’s Network) qui accueille toutes les veuves pauvres. A part l’assistance morale, ils ne m’ont pas encore accordé d’appui matériel.

Je sais que certains hôpitaux publics distribuent gratuitement des antirétroviraux mais on m’a dit que leur prise demande une alimentation équilibrée et qu’il faut les administrer pendant une longue période. Après avoir réfléchi, je me suis dit de les laisser pour ne pas subir leurs effets indésirables suite à une mauvaise alimentation. Ce n’est pas par simple refus ou par ignorance que je ne les ai pas pris.

Avant de me faire examiner, je ne désirais plus avoir des relations avec un homme. C’est pourquoi aujourd’hui, je parle de ma séropositivité, pour que personne ne se trompe sur mon état. Cela aurait des conséquences aussi bien pour moi que pour mon partenaire. Jusqu’à présent, je me sens encore forte ; je ne suis pas encore arrivée à un stade d’affaiblissement par la maladie.

Si j’avais de l’argent, je pourrais démarrer un projet de petit commerce car ce n’est pas fatiguant. Comme j’ai été dans ce métier, il me serait facile de le relancer. J’achèterais des lits en Tanzanie pour les revendre à un prix élevé à Kigali. Les revenus du commerce pourraient m’aider à subvenir à mes besoins et à ceux de mes enfants.
Ces derniers n’ont pas encore été examinés pour le dépistage du VIH/SIDA, mais je compte le faire bientôt.

Témoignage recueilli à Kigali le 23 février 2003,
Par Pacifique Kabalisa.