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Témoignage V088

Après avoir lapidé son mari devant elle, ils l’ont violée à maintes reprises.

Avant le début du génocide, j’habitais à Gatenga, dans la commune de Kicukiro, dans la préfecture de la ville de Kigali. Ce quartier a connu de sérieux problèmes après la mort de Bucyana, le Président du parti CDR (Coalition pour la Défense de la République).

Tous les Tutsi qui l’habitaient ont été menacés ; certains ont été tués, d’autres ont été chassés du quartier. C’était en février 1994.
De notre côté, nous avons déménagé et nous nous sommes installés dans le secteur de Cyahafi, dans la commune de Nyarugenge, dans la ville de Kigali.
Mon mari était commerçant et nous étions mariés depuis 1989. Nous avions deux enfants. Nous avions notre propre restaurant où j’étais chef. Matériellement, nous n’avions aucun problème. J’avais trente ans.

En date du 7 avril, notre quartier a été mis à feu par les miliciens Interahamwe. Partout, il y avait des tueries, des pillages, des viols, des maisons détruites, d’horribles cruautés jamais connues jusqu’alors.

Une semaine après – c’était le 14 avril, un groupe de miliciens est venu chez nous. Ils ont dit à mon mari de rejoindre les autres à la barrière pour les aider à faire face à l’ennemi commun qui guettait le pays. Il n’avait pas d’excuse et il est parti avec eux, toute la journée. Ils ne lui ont rien fait.

Comme il n’ignorait pas le danger qui le guettait, il a pris la fuite dans la soirée, au crépuscule. Le lendemain matin, ils ont remarqué sa disparition et les recherches ont directement commencé. Ils ont débroussaillé partout et il a été délogé de sa cachette en date du 16 avril.

En chemin vers le calvaire, on l’a fait passer tout près de la maison pour qu’il présente ses adieux aux siens. Les miliciens m’ont fait sortir de la maison pour accentuer ma souffrance en me laissant assister à ses tortures.
Il a été jeté vivant dans la fosse et tué à l’aide de pierres qu’on lui lançait. Il demandait pardon comme s’il avait été fautif d’une façon ou d’une autre.
Avant son dernier soupir, moi, j’étais déjà tombée en syncope. Les Interahamwe m’ont abandonnée là-bas ; ils me croyaient morte. Quand je me suis réveillée, la fosse était déjà couverte. Je suis retournée à la maison.

Le lendemain, les miliciens sont revenus pour voir quel avait été mon sort ; je ne savais pas où me cacher. Ils m’ont dit que nous, les femmes, nous étions à leur merci pour être enfin tuées lors de l’enterrement du Président Habyarimana, envisagé le 5 juillet 1994.

Ils m’ont violée à maintes reprises. Ils étaient nombreux mais je n’ai pu reconnaître qu’une seule personne parmi eux. Celui-là n’est pas encore rentré au pays. Les autres m’étaient tous étrangers.
Les Inkotanyi nous ont trouvés dans des conditions déplorables. S’ils avaient tardé de quelques secondes, c’aurait été fini pour moi.

Après l’arrêt des hostilités, je me suis réinstallée à Cyahafi, pour reprendre les activités pouvant me permettre d’assurer la survie de mes enfants. J’ai essayé le restaurant mais ça n’a pas marché pendant longtemps.

En 1998, je commençais à être de plus en plus faible ; impossible de continuer avec le restaurant, qui exigeait une santé robuste. J’ai pensé à mon passé et l’obligation de faire le test de dépistage du VIH/SIDA se faisait de plus en plus sentir. Je l’ai fait et je suis séropositive.

Réfléchissant à ma situation, l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’a accordé une maison au village de Kimironko. IBUKA, à son tour, m’a octroyé une assistance de 150.000 francs rwandais pour lancer un petit commerce.
Je me suis installée au marché de Kimironko pour la vente de produits consommables comme du riz, du sucre ou du lait en poudre.

Cependant, mon état de santé ne me permet pas de mener mes activités car la plupart du temps, je suis au lit. Ce n’est pas facile de faire vivre mes enfants et les orphelins de ma famille qui n’ont personne d’autre pour s’occuper d’eux.

Témoignage recueilli à Kigali le 23 avril 2002,
Par Pacifique Kabalisa.