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Témoignage V089

Elle en veut à la communauté internationale de ne rien faire pour rendre justice aux victimes.

J’avais 35 ans durant le génocide. C’est en date du 7 avril, le lendemain de la mort du Président Habyarimana, que le génocide a débuté dans notre cellule. Jusqu’à cette date, je faisais mon commerce au marché de Nyarugenge mais ce jour-là, je n’avais aucun sou dans les poches.

Vers 15 heures, des miliciens, des militaires et des gendarmes ont commencé à massacrer systématiquement la population Tutsi de notre quartier. Les Tutsi ont dès lors commencé leur calvaire.

Le comble du malheur est que nous n’avions pas vraiment d’endroit où nous cacher, étant donné que c’était pendant la saison des pluies. Avant que les massacres proprement dits ne se déclenchent, déjà à 9 heures du matin, les barrières étaient érigées partout dans les rues et aucun Tutsi ne pouvait passer.

Le même jour, j’ai été conduite trois fois à l’ " abattoir ". Finalement, les tueurs ont décidé de me laisser, disant que j’allais servir de « couverture » lors de l’enterrement du Président Habyarimana.
C’est comme ça que j’ai été épargnée.

Cependant, ils ne nous avaient pas épargnées pour rien ; ils n’ont laissé que les femmes et les jeunes filles pour les violer. Je suis restée dans ma maison et le viol était mon régime de tous les jours.
Tous les passants faisaient escale chez moi pour me violer. Je n’arriverais pas à les compter tellement ils étaient nombreux. Pire encore, ils venaient plusieurs fois et je ne les reconnaissais pas.

A un certain moment, j’avais perdu connaissance et je ne reconnaissais pas ceux qui venaient me violer. J’étais devenue comme une compostière : tous les sales gamins du quartier et ceux d’ailleurs, les Interahamwe les plus dégoûtants qu’on puisse imaginer, tous sont passés sur moi.

J’ai vécu dans cette situation jusqu’au mois de mai, à la prise de certaines parties de la ville de Kigali par le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi).

J’ai quitté ma maison et je suis allée me cacher à l’église Sainte-Famille où se trouvaient beaucoup d’autres réfugiés Tutsi. Je ne me souviens plus des dates mais c’était au mois de mai.
J’ai eu du mal à atteindre cet endroit à cause des barrières installées un peu partout sur les routes. De plus, il m’était difficile de me déplacer puisque je souffrais beaucoup des séquelles dues aux viols dont j’avais été victime.

A la paroisse Sainte-Famille, je n’ai pas été à l’abri des menaces ; j’ai continué à subir les abus sexuels de la part des Interahamwe et des militaires.
J’avais cinq enfants et les miliciens ont ordonné qu’ils soient massacrés. Il ne fallait pas commettre l’erreur d’épargner les enfants car un des tueurs lui-même était enfant quand ses parents s’étaient réfugiés en Ouganda et il était revenu à la tête des ennemis qui avaient envahi le pays en octobre 1990.

Nous avons été sauvés par un homme qui avait une femme de ma religion. Il leur a dit que ma maison avait été détruite par les Inyenzi et qu’ils avaient tort de vouloir me tuer. Il était lui-même un Interahamwe de premier plan.

Il m’a emmenée à Kiyovu, où il travaillait comme gardien, mais il avait d’autres intentions que celle de me sauver. Il voulait simplement coucher avec moi. Je suis restée avec lui et nous vivions comme un couple. Il me violait tous les jours et moi, pour sauver ma vie et celle de mes enfants, je ne résistais pas.

Après une certaine période, sa femme a su que j’étais avec lui et il m’a ramenée à la paroisse Sainte-Famille.
J’y ai vécu jusqu’à ce que la ville de Kigali soit prise par les militaires de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise).
C’est cette armée qui m’a sauvé la vie.

Après l’arrêt du génocide par les Inkotanyi, je suis retournée vivre à Cyahafi. Ma maison n’avait pas été démolie. Ma sécurité était fortement menacée par les Interahamwe et leurs familles : ils jetaient des pierres sur la toiture de ma maison pendant la nuit et brisaient les fenêtres.

Les femmes des génocidaires sont allées se plaindre devant la justice que mon père et moi gardions les barrières qui ont coûté la vie aux Tutsi. Il s’agissait de purs mensonges pour me faire emprisonner, puisque j’avais été témoin oculaire de ce qu’avaient fait leurs maris pendant le génocide.

Les autres survivants sont intervenus pour témoigner à ma décharge.
Une autre preuve est venue infirmer les allégations mensongères des familles des génocidaires qui tentaient de gommer la vérité : sur une longue liste de personnes à éliminer, prise par les militaires de l’APR aux infiltrés dans le nord du pays, figurait mon nom.

J’ai continué à vivre avec ces menaces continuelles de la part des Interahamwe.
Au niveau de la justice, on ne faisait rien pour punir les malfaiteurs.
Nous déposions toujours nos doléances devant les tribunaux compétents mais les criminels étaient soit emprisonnés, soit libérés, sans pour autant que des explications aient été offertes par les tribunaux.

En dehors de l’amertume qui nous torture, nous subissons également une injustice sans égal, non seulement devant les tribunaux du pays, mais aussi et surtout, de la part de la justice internationale.

En plus de l’insécurité, je souffrais aussi des conséquences du génocide et surtout des viols que j’ai subis. J’avais souvent des problèmes d’ordre gynécologique. Je me suis fait soigner et ils se sont atténués.
Le médecin ne m’a jamais dit de quoi je souffrais ; il me donnait seulement des médicaments.

En 1995, le RWN (Rwanda Women’s Network) a regroupé les veuves du génocide pauvres pour tenter de les aider. J’ai été parmi les premières qui ont été contactées. L’organisation nous a conseillé de passer le test de dépistage du VIH/SIDA. Mes résultats étaient positifs. J’étais toujours dans ma maison à Cyahafi.

Avec le démarrage des juridictions Gacaca, c’était la recrudescence des menaces. Les familles des meurtriers m’ont attaquée pour m’éliminer mais leur coup a raté. La police est intervenue pour mettre en garde tous mes voisins et ma sécurité a été plus ou moins assurée.

Vu la situation dans laquelle je vivais dans ma localité, le RWN a décidé de m’emmener dans un village de veuves qu’il venait de construire. On m’a également octroyé du travail.
Je n’étais pas capable de faire quoi que ce soit d’autre, suite aux infirmités laissées par le génocide. Mes enfants et moi vivons du salaire que je touche à la fin du mois mais il n’est rien par rapport à la multitude de besoins auxquels je dois faire face : nourrir la famille, trouver le matériel scolaire pour les enfants, subvenir à tous leurs besoins primaires …

Mon fils aîné et sa sœur ont déjà fondé leurs foyers respectifs ; je reste donc avec trois enfants à la maison. Le quatrième a été kidnappé quand nous étions encore à Cyahafi et il est porté disparu jusqu’à aujourd’hui.
Tous mes enfants ne sont pas d’un même père : les deux premiers ont leur papa et les quatre autres en ont un autre.
Le cadet est né après le génocide d’un homme avec qui j’avais vécu avant le génocide. Nous étions séparés au moment du génocide.

Il était parti avec tous mes biens et l’équipement de la maison, alors qu’il m’avait trouvée bien installée dans ma maison. J’avais accepté de vivre avec lui pour chercher une protection car les menaces qui pesaient sur les Tutsi s’accentuaient chaque jour.
Lui aussi a contracté le VIH/SIDA. C’est moi qui l’ai contaminé. Je ne savais pas encore que j’étais malade mais je ne le regrette pas. Il a été assez méchant avec moi. Notre cadet est également séropositif.

Après avoir construit une maison avec mon argent, il m’a rejetée une fois de plus. Il vit présentement avec une autre femme.
Je l’ai traduit en justice et cette maison a été saisie en attendant qu’il me paie mon argent.

Juste après le génocide, j’ai continué mon métier de commerçante et j’avais des revenus suffisants pour résoudre mes problèmes. Cependant, quand j’ai appris que j’avais le SIDA, je n’ai plus eu la force de continuer. Quand un client se présentait, je n’arrivais pas à l’accueillir de façon correcte. Mon commerce est alors vite tombé en faillite.

Je suis aidée par le RWN dans le domaine médical et dans la mesure du possible. Je suis également assistée par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) dans le domaine de la santé.
Quand les autres ont eu les cartes, moi j’avais encore l’occasion de me soigner par mes propres moyens, parce que mon petit commerce marchait bien.
Je suis allée demander la carte dernièrement et je l’ai eue. J’ai pu prendre des antirétroviraux par le biais du RWN.

Avant que je ne passe le test de dépistage du VIH/SIDA, j’avais souvent des ulcérations sur les jambes et au niveau du sexe. Les résultats m’ont été annoncés par la directrice du RWN. On m’a convoquée dans un bureau et j’ai pensé qu’il s’agissait de visiteurs qui voulaient recueillir mon témoignage. J’ai été accueillie ; la directrice m’a communiqué le contenu des résultats et m’a demandé d’être courageuse devant cette situation. J’ai frissonné comme si je souffrais de la malaria et j’ai passé trois semaines au lit.

Finalement, je suis arrivée à supporter ce qui m’était arrivé mais je dirais, pas totalement. Le bon Dieu a fait des miracles pour moi ; il a su me protéger contre le découragement. Beaucoup de ceux qui ont été contaminés à la même période que moi sont déjà morts du SIDA.

J’assure la survie de ma famille grâce au peu d’argent que je gagne par mon travail.
Même pour répondre à mes besoins primaires, cet argent ne me suffit pas. Je n’ai pas de famille ; la famille de ma mère a été complètement décimée. Dans la famille de mon père, ce n’est que lui qui est en vie mais il est infirme, suite à un accident de voiture. Il vit à Gisenyi pour le moment et il a été rapatrié de la RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). Il s’y était réfugié en 1963 et n’était pas retourné avec ma mère et ses enfants.
Quand je tombe malade, c’est moi qui suis en même temps la garde-malade !

Nous avons été touchées non seulement physiquement mais aussi moralement et nous continuons à subir une injustice alors que nos bourreaux sont gâtés.
Les ex-FAR (Forces Armées Rwandaises) et les autres militaires qui sont démobilisés reçoivent 300.000 francs rwandais chacun et nous, nous mourons sans un vêtement ou un savon pour se laver.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) n’a pas assez de moyens pour résoudre les problèmes de tous les survivants du génocide mais la communauté internationale en a beaucoup. Qu’est-ce qu’elle fait pour réparer l’erreur grave dont elle est responsable ?

Nous avons été créés pour souffrir. Depuis 1959, les Tutsi ont subi des menaces jusqu’à aujourd’hui ! Et voilà que j’endure le SIDA qui m’a été transmis par nos agresseurs ! Qu’est-ce que nous avons fait à cette communauté internationale pour qu’elle nous abandonne de cette manière ?

Le Tutsi ne sera jamais en paix. Moi, je ne vois pas son avenir. Tout le monde sait ce qu’ont fait ceux que nous avons accusés, mais ils ont presque tous été libérés. Que vont devenir nos enfants ? Ils n’ont ni parent, ni famille élargie, ni domaine familial ; ils n’ont pratiquement rien. Pourtant, ceux qui ont exterminé leurs parents ont reçu la récompense d’être libérés, soi-disant pour promouvoir l’unité et la réconciliation ! Cette réconciliation est fondée sur l’injustice ! Mais qu’est-ce qu’on prévoit pour nous les victimes ?
Malgré tout, ceux qui se sont vengés ont été condamnés à la peine capitale. Nous serons des victimes jusque quand ? Pourquoi sommes-nous toujours sacrifiés pour résoudre les problèmes politiques ?

Ce n’est pas mon mari qui m’a laissé le SIDA. Et si ça avait été lui, il aurait eu le temps de m’aimer et peut-être qu’il ne l’aurait pas contracté.
Il est vrai que le SIDA est incurable mais il faudrait prévoir quelque chose pour nos enfants.

Si j’avais les moyens, je démarrerais un projet d’élevage de petit bétail. Avec les revenus de ce projet, je pourrais subvenir aux besoins de la famille et je pourrais également bénéficier d’aliments nutritifs pour équilibrer mon régime alimentaire.

Ce que je demanderais, c’est que cette aide vienne à temps, avant que ma force ne soit épuisée. Comme ça je laisserais mes enfants avec une base à partir de laquelle n’importe quel bienfaiteur pourrait les aider.

Témoignage recueilli à Kigali le 22 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.