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Témoignage V090

Quand ils en avaient assez de la violer, ils lui introduisaient des objets tranchants.

L’année 1990 a été le début de dures épreuves pour certains Tutsi au Rwanda. Après l’attaque du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) le 1er octobre, certains Tutsi ont été qualifiés de complices – Ibyitso en Kinyarwanda – et ont été emprisonnés.

Nous habitions dans le quartier communément appelé Kiyovu, dans le secteur Rugenge, dans la commune de Nyarugenge. Suite aux menaces graves que subissait mon mari, nous avons déménagé vers un quartier où nous n’étions pas connus par les voisins.
C’est ainsi que nous nous sommes installés à Rugando, près de l’immeuble du parlement, dans le secteur de Rugando, dans la commune de Kacyiru, à Kigali-ville. Mon mari était chauffeur et moi, je travaillais dans une usine à Kigali.

Nous avions cinq enfants. L’aînée, une fille de quinze ans, a été tuée en 1994. Je suis restée avec quatre enfants : trois filles et un garçon.
A l’époque, nous n’avions pas encore construit notre propre maison en ville. Mon mari avait préféré construire une maison à la campagne en commune de Muhazi, dans la préfecture de Kibungo, d’où il était originaire.

Malgré notre déménagement à Kacyiru, nous n’avons pas été à l’abri des menaces ; mon mari a été emprisonné et battu. Il en était devenu handicapé physique et il est mort quelques jours après sa libération. Je suis restée toute seule pour m’occuper de nos enfants. Je travaillais toujours à l’usine de batteries et j’arrivais sans difficultés à nourrir ma famille.

Le matin du 7 avril 1994, nous avons été réveillés par des coups de feu. Je n’étais pas informée de la mort du Président Habyarimana. Les militaires de la garde présidentielle sont venus chez moi, prétextant que je cachais les Inkotanyi qui venaient de tuer le Président.

Etonnée d’une telle accusation, j’ai directement répondu que je ne savais même pas que le Président avait été tué. Ils n’ont pas tardé à me frapper.
Ils ont menacé ma fille aînée, affirmant gratuitement qu’elle était complice des Inyenzi et qu’elle était sur la liste de ceux qui avaient accueilli les Inkotanyi et leur rendaient visite au CND (Conseil National pour le Développement), c’est-à-dire le bâtiment du parlement national.
Ils l’ont emmenée avec eux dans leur camp à Kimihurura et depuis, je ne l’ai plus revue. Mais ce qui est sûr et certain, c’est qu’ils l’ont tuée. De quelle manière, je n’en sais rien.

Quelques jours après, les gendarmes de Kimihurura sont venus chez moi. Nous étions toujours là car il nous était impossible de bouger à cause des barrières de miliciens qui nous encerclaient de partout. Ils nous ont conduits au camp de Kimihurura. Ma fille n’était pas là ; elle avait sûrement déjà été tuée. Je suis restée là avec mes autres enfants.

Peu après, ils m’ont séparée des enfants et m’ont placée dans une salle isolée où chaque gendarme entrait pour me violer. A chaque instant, ils venaient ; les uns sortaient, les autres entraient. Je ne pourrais pas définir le nombre de gendarmes qui m’ont violée car ils étaient en très grand nombre.

Quand ils en avaient assez, ils me torturaient sexuellement en m’introduisant des objets tranchants. Cela faisait très mal et ils menaçaient de me tuer si je poussais le moindre cri.
Pourtant, ce que je subissais ne différait pas de la mort.

Je ne sais pas combien de temps j’y ai passé mais les combats étaient intenses entre l’APR (Armée Patriotique Rwandaise) et les ex-FAR (Forces Armées Rwandaises). Menacés par l’attaque des Inkotanyi, les tueurs ont pris la fuite, nous laissant dans leur camp où nous avons été sauvés par le FPR-Inkotanyi et évacués à Kabuga.

Comme je souffrais beaucoup, les militaires m’ont conduite à l’hôpital Roi Fayçal où j’ai passé beaucoup de temps. J’étais soignée par des militaires. Rentrée de l’hôpital, j’ai regagné le quartier de Rugando.
Les voisins avaient pris en charge mes enfants ; ils m’ont aidée à m’installer de nouveau dans le quartier.

J’ai de sérieux problèmes de survie et je parviens péniblement à payer le loyer et les frais de scolarité de mes enfants et à les nourrir.

Ma santé se détériore petit à petit. Je suis victime du SIDA et je le sais depuis le retrait des résultats de mon test de dépistage. Si je n’avais pas bénéficié des conseils en traumatisme de la part du RCCTC (Rwanda Christian Counselling Trauma Centre), je serais présentement devenue folle.
Le centre m’a aidée à accepter ma situation.

A son tour, le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) m’a aidée à me faire soigner mais il ne me donne pas d’autre assistance, alors qu’on m’a chassée de la maison suite aux arriérés de location.

Je suis plongée dans des conditions de vie déplorables. Si je pouvais trouver des moyens, mon premier souhait serait de rentrer dans ma commune natale, qui est aussi celle de mon mari.
Bien qu’il n’y ait plus de membres de la famille, je ferais cultiver les champs qui demeurent inexploités alors que la terre y est fertile. On n’a plus de maison là-bas et cela me décourage davantage.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’avait proposé un crédit de 20.000 francs rwandais mais j’ai eu peur de ne pas pouvoir le rembourser.

Témoignage recueilli à Kigali le 22 avril 2002,
Par Pacifique Kabalisa.