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Témoignage V092

À 29 ans, elle était encore vierge pour préserver son honneur ; les Interahamwe l’ont atrocement salie.

Au déclenchement du génocide, j’avais 29 ans. J’étais à Kabeza, dans le secteur de Remera. La situation était déjà tragique. Dès le premier jour, les massacres étaient de grande envergure. J’ai quitté Kabeza avec la famille dans laquelle j’étais employée comme domestique et nous sommes allés à l’Hôtel des Diplomates. Nous y avons passé une semaine.

Les autorités militaires du Camp Kigali ont exigé que les familles des militaires soient transportées à Gitarama. Les combats entre le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) et les militaires des FAR (Forces Armées Rwandaises) avaient pris une grande ampleur.

Nous avons été transportés en bus jusqu’à Gitarama. En cours de route, les gens qui étaient dans ce bus se posaient des questions sur ma personne. Ils me soupçonnaient d’être Tutsi. Mais la famille a continué à me protéger.

Nous avons passé beaucoup de barrières et partout, j’ai failli rester avec les Interahamwe qui les gardaient. A Muhima, il y avait une barrière montée avec les cadavres des Tutsi. Là, on m’a fait descendre du bus ; il y avait également beaucoup d’autres filles Tutsi qui avaient été arrêtées.
Les miliciens ont commencé par nous déshabiller et ils se sont précipités sur nous. Nous avons été violées par n’importe qui : des militaires, des voyous, des Interahamwe… Nous avons vraiment vécu la pire des choses.

Ce qui m’a le plus choquée, c’est que j’avais atteint 29 ans sans jamais avoir eu de rapports sexuels avec un homme et tout ça, pour préserver mon honneur. Et voilà que ma réputation a été salie par ces maudits meurtriers. Ils nous ont tellement déshonorées.
Les atrocités que nous avons subies à cette période sont indescriptibles ; je ne les oublierai jamais.

Nous avons continué notre chemin jusqu’à Cyangugu, à un endroit appelé Bushenge et tout au long du chemin, des militaires, des Interahamwe et leurs camarades ont abusé de nous. Nous avons été violées par plusieurs personnes et plusieurs fois. Je ne connais pas le nombre de fois. Avant de nous violer et même après, ils nous frappaient beaucoup.

Je suis revenue à Kigali à la fin du génocide, quand les Inkotanyi avaient libéré tout le pays. Mes parents vivaient au Burundi et ils sont rentrés au pays avec d’autres réfugiés.
J’avais beaucoup de problèmes d’ordre gynécologique ; j’ai dû voir le médecin plusieurs fois pour me faire soigner. Je n’ai rien dit à mes parents ni à mes petites sœurs concernant les viols dont j’avais été victime pendant le génocide. J’ai passé le test de dépistage du VIH/SIDA en 2001.

Je ressentais que j’étais contaminée. Je suis d’abord allée me faire examiner et les résultats se sont révélés positifs. Je n’ai pas été surprise par les résultats et j’ai dit au médecin que j’étais à un stade assez avancé. J’ai passé le test à trois différents endroits et partout, on m’a dit que j’étais séropositive.
Je savais que je n’étais pas la seule à qui cela était arrivé. Au moment des viols, j’étais avec beaucoup d’autres filles et de très belles femmes et elles ont subi plus d’atrocités que moi. De l’acide a été versé dans le vagin de certaines femmes après qu’elles aient été violées. Chez d’autres femmes, ils y ont introduit des bouteilles ou d’autres objets comme des bâtons pointus.

Je vis avec ma mère et mes deux petites sœurs. L’une d’entre elles est mère de trois enfants ; l’autre n’a pas d’enfants. Nous gardons aussi les deux enfants de ma petite sœur qui est décédée ; c’est moi qui les ai adoptés. Nous vivons dans une maison dont le loyer est de 13.000 francs rwandais par mois.
Seule notre cadette a un travail rémunérateur. Elle touche 10.000 francs rwandais par mois. C’est très peu, mais ça nous fait vivre, mine de rien.

Du reste, nous survivons grâce à l’intervention du bon Dieu. Nous sommes souvent aidés par les fidèles de notre religion. J’avais recommencé mon travail de domestique mais comme ma force s’épuisait de temps en temps, je me suis sentie incapable de faire des travaux demandant beaucoup de force physique et j’ai dû abandonner.

J’ai été chercher des antirétroviraux à l’hôpital de Rwamagana. J’ai fini le traitement, puisque je les ai pris pendant neuf mois. Je ne suis pas encore atteinte par des maladies opportunistes.

Je n’ai aucune autre source d’aide, sauf du RWN (Rwanda Women’s Network), qui m’assiste dans le domaine médical et me donne des conseils. Je suis membre du RWN depuis deux mois seulement. J’aime leurs conseils parce que ça me réconforte beaucoup.

J’ai encore de la force pour faire un petit projet. Si j’avais de l’argent, je lancerais un projet de petit commerce pour aider ma petite sœur à subvenir aux besoins de la famille. Ma mère est très vieille et ma petite sœur n’a pas de travail alors que nous avons des enfants en bas âge qui ont besoin de notre intervention pour survivre et pour avoir une éducation adéquate.

Je ne me suis jamais mariée et je n’y pense pas. Même avant d’apprendre que j’avais le SIDA, je n’avais plus envie de me marier. J’ai été dégoûtée.

Témoignage recueilli à Kigali le 21 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.