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Témoignage V093

Suite aux viols, elle a le sida et est trop faible pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants.

Lors du génocide, j’avais 33 ans. J’habitais à Gatsata, dans la commune de Nyarugenge, dans la préfecture de la ville de Kigali, avec mon mari et nos cinq enfants, dont deux jumeaux. En tout, nous avions donc trois garçons et deux filles. Les jumeaux ont été tués avec leur père ; seul le cadet a survécu.

Mon mari était chauffeur de sa propre camionnette. Il l’utilisait pour le transport en location.
Moi, je n’avais pas d’occupation ; je restais à la maison auprès de mes enfants. Ces derniers avaient besoin d’être accompagnés de près, vu leur jeune âge. Mon mari nous donnait tout le nécessaire.

On vivait dans une maison que nous louions. Nous n’avions pas encore assez de moyens pour construire la nôtre. La maison qu’on louait appartenait au meilleur ami de mon mari mais le génocide a tout changé.
Il était un Interahamwe acharné. Durant le génocide, il nous a trouvé une cachette dans son enclos mais comme l’endroit était trop fréquenté par d’autres Interahamwe qui y venaient pour tenir des réunions, mon mari a jugé bon de quitter l’endroit.

Nous sommes allés trouver une cachette chez un autre Hutu. Peu après, on a donné l’ordre d’arrêter les tueries mais il s’agissait de mensonges. Mon mari et nos enfants se sont dirigés vers Jali, dans la commune de Rutongo, pour voir la situation. J’ai refusé de partir avec eux et je suis restée avec notre enfant cadet. Je leur disais que c’était mieux de rester dans notre cachette mais ils ont refusé de m’écouter et ont tous été tués en chemin.

Entre-temps, les Inkotanyi pilonnaient fort sur le mont Jali. Le Hutu qui nous avait cachés s’est fâché contre nous. Il nous a chassées, son épouse qui était aussi Tutsi et moi. Il s’est jeté sur sa femme et l’a tuée. Il a aussi tué un de ses enfants qui ressemblait physiquement à sa mère.

Les autres tueurs lui ont demandé de ne pas me tuer car ils avaient encore besoin de femmes de ménage et surtout des femmes à violer. Ainsi, j’ai été épargnée pour ce double rôle : ils m’apportaient de la viande et je faisais la cuisine. Après avoir mangé, ils me violaient à tour de rôle, au moins une douzaine de fois par jour. Cela a duré deux nuits sans arrêt.

Quand les Inkotanyi ont pris le contrôle de la zone, ils ont pris la fuite. Ils m’ont laissée dans un état déplorable, les jambes toujours écartées, incapable de les remettre dans leur position normale.

Les militaires de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise) ne savaient pas comment m’évacuer. Ils ont pris une porte et m’ont allongée dessus pour m’emmener à Karuruma, où se trouvaient les autres rescapés. Ils ont demandé à une vieille dame de s’occuper de ma santé jusqu’à ce que j’arrive à Byumba.

De retour à Kigali, je suis allée me faire soigner au CHK (Centre Hospitalier de Kigali). Mon état de santé était déplorable. L’utérus avait été complètement endommagé. Des viols, je suis tombée enceinte mais ma grossesse n’était pas normale. J’ai dû accoucher à sept mois par césarienne. A partir de deux mois de grossesse, je suis restée à l’hôpital jusqu’à ce que la grossesse arrive à terme, pendant cinq mois donc.

Après l’hôpital, je suis allée habiter à Ku Kabasengerezi, dans le secteur de Rugenge, où j’ai rencontré mon beau-frère qui avait beaucoup de blessures suite aux coups de machette reçus des génocidaires : ses organes génitaux avaient été coupés. Il n’y avait personne pour s’occuper de lui.

J’ai récupéré suffisamment de force pour travailler et un ami de mon mari m’a donné 5.000 mille francs rwandais. Le montant m’a permis de commencer un commerce de vente d’oignons. C’était en 1997.

Après la mort de mon beau-frère, j’ai déménagé, faute de pouvoir payer le loyer. Une dame de Rugenge m’a prêté sa maison abandonnée suite à l’usure. Lorsqu’elle a trouvé les moyens de la réfectionner, elle m’a demandé de partir. Etant donné que je n’avais nulle part où aller, je suis restée tout près, sous une natte.

Les adeptes de l’église de Pentecôte m’ont conseillé de prier et m’ont emmenée à leur église à Muhima. L’un d’eux a exposé mon cas à d’autres chrétiens. On a organisé une collecte de fonds en ma faveur. La somme de 6.000 francs rwandais a été récoltée et on me l’a donnée.
Avec cette assistance, j’ai pu louer une petite maison de 4.000 francs rwandais ; le reste de l’argent m’a servi pour la famille. En outre, le pasteur de la même église me réconfortait sans cesse. L’église a continué à payer mon loyer.

Quatre mois après, le pasteur a été muté à Byumba. Avant son départ, il m’a laissé 10.000 francs rwandais. Son remplaçant ne s’est pas montré sensible à ma situation. Je devais me débrouiller toute seule, dans des conditions très difficiles.

En 1998, je suis tombée malade. Les problèmes de l’utérus n’avaient pas cessé de s’aggraver. De mon sexe sortait un liquide avec une mauvaise odeur. Je suis allée consulter le même docteur qui m’avait soignée après l’accouchement. Il a tout fait pour m’aider et m’a demandé de passer le test de dépistage du VIH/SIDA. Le résultat était positif. Le médecin m’a calmée mais j’étais très agitée. Il a dû recourir à des injections de somnifères.

Trois jours ont passé sans que je revienne à moi. Quand j’ai repris connaissance, je voulais immédiatement me suicider mais le médecin continuait toujours à me suivre de près. Il m’a donné beaucoup de médicaments et 5.000 francs rwandais de sa poche. Il m’a promis de me soigner gratuitement chaque fois que j’aurais des problèmes gynécologiques.

Actuellement, je vis aussi avec les quatre enfants de ma petite sœur qui a survécu au génocide, mais qui a été tuée dernièrement en mars 2002 par des personnes encore non identifiées.

Quant à l’assistance, j’ai été maintes fois au bureau du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) mais on ne m’a rien donné. Par ailleurs, j’ai reçu l’aide gratuite de 200.000 francs rwandais de la part d’une organisation étrangère.
Une partie de cette aide a servi au remboursement des arriérés du loyer ; le reste m’a permis d’augmenter le capital de mes activités commerciales. Malheureusement, la maladie a interrompu mes activités, ce qui a contribué à mon déficit.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’a prêté 10.000 francs rwandais. Ce prêt est arrivé au moment où j’étais presque inapte à faire quoi que ce soit. Je l’ai donné à un des enfants que j’ai à ma charge pour lancer un commerce de chaussures usagées.
Le projet a eu du succès dès les premiers jours. Mais un jour, il est allé vendre des chaussures au centre ville et des agents de sécurité les lui ont confisquées. Ainsi s’est arrêté notre commerce. J’ai honte de ne toujours pas avoir remboursé ma dette envers l’AVEGA. Y remettre les pieds sans leur argent est pour moi un problème.

Si je pouvais trouver des moyens, je commencerais un commerce non loin de mon domicile, puisque je n’ai pas assez de force pour mieux travailler et gagner plus. Avoir un logement est aussi une préoccupation car les enfants risquent de vivre à la belle étoile après ma mort.

Témoignage recueilli à Kigali, le 22 avril 2002,
Par Pacifique Kabalisa.