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Témoignage V094

Il lui arrive de se dire qu’il aurait été préférable de mourir pendant le génocide.

Je suis native de Rusumo, dans la préfecture de Kibungo. Avant le génocide, je vivais sous le toit de mes parents ; j’avais 20 ans. Je n’ai jamais eu la chance de connaître ma mère : elle est morte quand j’étais tout petite. J’ai grandi auprès de ma belle-mère qui ne m’a jamais considérée comme son enfant. J’étais coupée d’affection maternelle.

En date du 7 avril, directement après la mort de Habyarimana, un groupe de miliciens Interahamwe a attaqué notre maison. Ils nous ont fait sortir de la maison et nous ont emmenés sur la route. Le chef d’équipe m’a conduite chez lui, prétextant qu’il allait m’interroger mais c’était pour me violer.

J’y ai passé quelques jours, puis il m’a installée dans une petite maison abandonnée près de la rivière Nyabarongo. Chaque fois qu’un milicien voulait se reposer, il venait dans la petite maison, me violait puis partait appeler quelqu’un d’autre. Et ainsi de suite. Ma vie était celle-là : jour et nuit, pendant deux semaines, c’était pareil.

Après cette période, un des miliciens qui fréquentait aussi cette petite maison a empêché ses collègues d’y revenir pour me violer, arguant que j’étais désormais sa femme. Lui seul avait alors le monopole sur moi. Il allait piller des vivres et me les apportait pour faire la cuisine.
Souvent, il invitait ses collègues à manger et lorsqu’ils arrivaient chez nous, il leur disait qu’il avait trouvé une esclave bonne à tout faire.

J’ai passé deux mois avec ce milicien, dans cette maison au milieu de la forêt, près de la rivière Nyabarongo. Je ne voyais personne d’autre que les Interahamwe.
Ils se déplaçaient parfois pour lancer des attaques dans des régions lointaines. Je passais alors facilement trois ou quatre jours sans voir ni entendre qui que ce soit, enfermée dans la maison.

Un jour, alors qu’ils étaient partis pour tuer dans la région de Musha, j’ai décidé de prendre la fuite. J’ignorais tout ce qui se passait hors de ma cellule. Je ne savais même pas si je risquais de croiser quelqu’un sur ma route. Je suis passée par la fenêtre et j’ai traversé la longue vallée tout le long de la rivière jusqu’à la première maison après la vallée. J’y ai trouvé une femme qui m’a accueillie sans problème. Elle était une amie de ma famille.

Je suis restée avec elle pendant deux jours. Quand j’ai repris des forces, elle m’a accompagnée durant la nuit à Rwamagana. Elle savait que cette région était occupée par le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi).

Nous y sommes arrivées au lever du soleil. Il y avait beaucoup d’autres rescapés de ma région natale, y compris ma belle-mère et mon père. Ces derniers m’ont appris que mes frères et sœurs avaient tous été tués. Cependant, ma belle-mère ne s’est pas du tout réjouie du fait que je sois encore vivante. Son accueil était très froid. Je me suis forcée à rester avec elle.

Après le génocide, nous sommes allés nous installer à Kigali. Quelques jours après notre arrivée, elle m’a chassée de la maison de son mari qui est mon père ; ce dernier n’a rien fait pour me défendre.

Etant donné que je ne savais pas où aller, j’ai décidé d’aller chercher du travail comme bonne. Par chance, une famille a accepté de m’engager.
Quelques mois plus tard, je suis tombée malade et je ne pouvais plus continuer le travail. Je suis allée loger chez une amie. Elle avait une maison au village de Kimironko. Elle est veuve. Je n’ai pas de liens familiaux avec elle mais simplement, elle a eu pitié de moi.

Comme je m’affaiblissais davantage et que je tombais souvent malade, je suis allée à l’hôpital pour me faire soigner. J’y ai passé plusieurs semaines durant lesquelles j’ai passé le test de dépistage du VIH/SIDA. Le médecin m’a signalé que j’étais malade : j’avais le SIDA.

A la sortie de l’hôpital, j’ai reçu un prêt de 20.000 francs rwandais de la part de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) afin de pouvoir commencer un petit projet de commerce mais comme j’étais toujours en convalescence, je n’ai pas pu commencer directement le projet. J’ai essayé, après quelques temps, de vendre du lait dans un kiosque à Remera. Mais le projet a échoué bien avant que je ne puisse rembourser le prêt. J’avais souvent des problèmes de rechute et j’utilisais cet argent pour me faire soigner.

A présent, je suis devenue un fardeau pour les autres et ma famille n’a même pas la gentillesse de me loger. Quand je réfléchis à ma situation, je me dis qu’il aurait été mieux d’avoir trouvé la mort durant le génocide au lieu de rester en vie pour en hériter de toutes les conséquences. Et pourtant, j’ai encore la force de travailler. Si je pouvais avoir un fonds de roulement, je pourrais gagner ma vie et même louer une maison.

Témoignage recueilli à Kigali le 23 avril 2002,
Par Pacifique Kabalisa.