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Témoignage V095

Elle a survécu mais avec de graves blessures, tant physiques que mentales.

J’avais 30 ans lors du génocide. Mes grands-parents sont natifs de Mushubati, à Gitarama mais comme la persécution des Tutsi a commencé en 1959, mes parents s’étaient réfugiés en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). Moi, je suis née à Nyanza où habitait ma grand-mère.

Ma mère était de passage au Rwanda pour rendre visite à ma grand-mère, qui était restée toute seule là-bas. A son arrivée, comme sa grossesse arrivait à terme, elle m’a mise au monde au Rwanda mais directement après l’accouchement, elle est décédée. Je suis restée avec ma grand-mère, qui n’avait pas les moyens de me faire survivre.

Il était interdit de rentrer au pays, comme d’autres réfugiés ; mon père ne m’a pas récupérée car il ne pouvait pas mettre le pied au Rwanda. Il a envoyé mon nom par courrier. C’est ainsi que j’ai grandi à Nyanza. Grand-mère était assistée par un père blanc de nationalité belge.

Très difficilement, j’ai pu grandir. Suite à la politique de discrimination ethnique, je n’ai pas pu continuer mes études secondaires. J’ai fait seulement trois ans d’école après les primaires, dans le domaine des arts ménagers. A la fin de mes études, j’ai servi au sein d’un CFJ (Centre de Formation de la Jeunesse).

En 1990, avec l’attaque du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi), j’ai été licenciée de mon travail. On m’accusait à tort d’être complice des Inkotanyi.

Peu avant, ma grand-mère, qui était âgée, est morte. J’ai quitté Nyanza pour aller chercher du travail à Kigali. J’y ai travaillé comme caissière dans un restaurant et en 1993, je me suis mariée. Nous avons habité dans le secteur de Nyakabanda, dans la commune de Nyarugenge, à Kigali-ville. Quand le génocide a commencé, je venais de passer cinq mois de vie conjugale et j’étais enceinte de trois mois.

Très tôt, le matin du 7 avril 1994, les miliciens ont attaqué notre maison. Nous sommes passés par la brèche des voisins. Ne trouvant personne dans la maison, ils ont tout pillé et ont détruit tout ce qu’ils ne pouvaient pas emporter avec eux.

Je me suis cachée chez un voisin mais comme il y avait beaucoup d’autres réfugiés, mon mari est allé se cacher dans les bananeraies. Malheureusement, on n’a pas tardé à le déloger de sa cachette. Il a été tué au milieu de la route. Je l’ai appris par une voisine qui était de passage chez ce voisin. Elle disait que son corps avait été retrouvé parmi d’autres victimes qui venaient d’être transportées avec de grands camions. Je n’ai jamais vu son corps pour l’enterrer dignement.

Je suis restée là pendant quelques jours et par la suite, les criminels ont attaqué la maison de ce voisin. Ils ont tiré sur tout le monde mais moi, je n’ai pas été touchée. Saisie par une sorte de vertige, je suis tombée par terre et je suis restée couchée sur le sol en attendant leur départ pour m’enfuir. Je suis allée me cacher dans les buissons à Kimisagara, mais là, c’était très difficile de trouver de quoi manger.

Comme j’étais sur le point de mourir de faim, j’ai supplié un vieux qui habitait dans les environs de m’accompagner dans ma région natale à Nyanza. J’espérais y trouver protection. Je ne pouvais pas imaginer que la situation était la même partout. Nous avons pris le chemin vers la rivière Nyabarongo en passant par le Mont Kigali.

Une très grande barrière était érigée près de la rivière Nyabarongo, tout près du pont. Echapper à la vigilance des miliciens qui la gardaient n’était pas chose facile. Ils m’ont attrapée et m’ont rouée de coups de pied et de machette. Je me suis évanouie et ils m’ont laissée là, croyant que j’étais morte. Quelques heures après, j’ai repris connaissance mais j’étais couverte de sang.

Au moment où les Interahamwe étaient occupés à jeter des personnes dans la rivière, j’ai pris la fuite. J’ai passé la nuit tout près de la station d’essence de Ruyenzi, où il y avait beaucoup d’autres réfugiés en provenance de Kigali.

Mais quelques jours après, les Interahamwe originaires de Nyanza m’ont reconnue. Ils m’ont fait sortir du groupe et m’ont mise à l’écart. Ils m’ont dit qu’ils allaient m’épargner si j’acceptais de devenir leur femme. Ils ne m’ont pas donné le temps de réfléchir ; ils m’ont jetée par terre et ont commencé à me violer à tour de rôle, appelant leurs camarades pour faire la même chose. Ils m’ont abandonnée toute seule dans une petite maison près de la station de Ruyenzi, avec un milicien qui montait la garde à la porte.

Chaque fois que les miliciens voulaient se reposer, ils venaient me violer. J’ai enduré cette souffrance pendant un mois. Il leur arrivait de m’enfoncer des bâtons dans le vagin. J’étais sur le point de mourir quand les Inkotanyi ont pris le contrôle de la région. J’avais beaucoup de blessures, tant physiques que mentales. Les Inkotanyi nous ont regroupés dans les zones où il n’y avait plus de batailles, jusqu’au moment où nous sommes revenus à Kigali.

Arrivée là, j’étais toujours faible et je suis allée me faire soigner au CHK (Centre Hospitalier de Kigali), où je suis restée jusqu’au moment de l’accouchement. Je n’avais rien sur moi et j’étais prise en charge par le service social du CHK.

Mon père, qui venait de rentrer de la RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre), avait appris que j’étais vivante mais que j’étais dans des conditions déplorables. Lui, sa femme et leurs enfants sont venus me récupérer à l’hôpital. Je suis restée avec eux pendant quelques mois et comme je n’étais pas en bonne santé, j’ai jugé bon d’organiser ma vie à moi toute seule, surtout que le résultat du test de dépistage du VIH/SIDA avait démontré que j’étais séropositive.

J’ai pu trouver du travail. J’essaie de me débrouiller avec les 30.000 francs rwandais que je gagne par mois. J’ai bénéficié d’une maison dans un village des veuves qui était encore en chantier. J’ai pu achever les travaux de construction grâce à l’assistance d’une organisation étrangère.

Cette organisation m’a accordé une aide de 200.000 francs rwandais. Plus tard, l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’a donné aussi un prêt de 50.000 francs rwandais. Je garde toujours ce crédit car je me trouve dans l’impossibilité de commencer le remboursement, étant donné que mes conditions de vie s’annoncent de plus en plus difficiles.

Témoignage recueilli à Kigali le 22 avril 2002,
Par Pacifique Kabalisa.