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Témoignage V096

Sida, colonne vertébrale fragile, insomnies, vertiges, maux de tête… les conséquences physiques des viols qu'elle a subis sont nombreuses.

Le génocide m’a frappée à Gitarama, dans la commune de Ntongwe, dans le secteur de Kareba, dans la cellule de Ruko, où j’étais mariée depuis 1989. J’avais 26 ans et mon mari était vendeur de vivres. Nous avions deux enfants : un garçon et une fille, âgés de quatre et trois ans.

Je portais à l’époque, une grossesse d’un mois. Pendant le génocide, mon mari et nos enfants ont été tués ; notre maison a été totalement détruite et nos biens pillés.

Je suis arrivée à Kigali en 1997. Je rentrais du Bugesera où je m’étais réfugiée pendant le génocide. Si j’ai mis du temps pour rentrer, c’est parce que j’étais plongée dans beaucoup de problèmes. De plus, je ne savais pas que mon frère, qui vivait à Kigali, était toujours en vie.

Je suis ensuite restée chez lui avec mon enfant. Sa femme ne me supportait pas. Parfois, elle quittait son mari pour l’obliger à me mettre dehors. C’était sa seconde femme ; la première avait été tuée au moment du génocide. Mon frère s’est finalement laissé dominer par son épouse et m’a conseillé de retourner à Ntongwe. Je lui ai demandé de me dire où exactement, puisqu’il ne nous restait aucun parent sur place. Je n’y avais pas de toit.

Avant le génocide, mon père et ma mère étaient en vie. Nous avions aussi des grands-parents, ainsi que d’autres membres de la famille élargie. Nous étions trois filles et quatre garçons dans la maison de mes parents.
La réaction de mon frère m’a terriblement choquée, moi qui n’avais personne d’autre de la famille que lui pour me réconforter. Du côté de mon mari, tout le monde avait été tué. Le seul rescapé de ma belle-famille est l’enfant que je portais pendant le génocide et les deux enfants de la sœur de mon mari, tuée elle aussi pendant le génocide.

Plutôt que de retourner à Ntongwe, j’ai approché des amis chrétiens avec qui je priais à l’église adventiste. Ils se sont cotisés pour pouvoir me payer le loyer d’un logement décent. Quelques temps après avoir quitté mon frère, un pasteur de mon église, originaire de ma région, m’a proposé le mariage.

J’ai d’abord hésité, étant donné que j’avais été victime de viols pendant le génocide et que je craignais pour ma santé. Je pensais que j’avais le SIDA. J’avais même passé le test à l’hôpital de Nyanza peu après le génocide mais j’avais eu peur d’aller chercher la réponse, pensant que les résultats seraient positifs. En effet, je connaissais des femmes qui avaient souffert des viols avec moi et qui venaient de mourir du SIDA.

J’avais tout raconté au pasteur mais lui, il avait insisté, disant qu’il avait prié et que Dieu m’avait désignée comme sa future femme. Physiquement, j’étais bien portante et je tombais très rarement malade.
J’ai accepté de l’épouser malgré les mauvaises langues qui le décourageaient. Les gens disaient que je voulais le tuer en le contaminant avec le VIH/SIDA. Parmi les personnes qui disaient cela figurait la femme de son frère, qui était au courant de ce qui m’était arrivé lors du génocide.

Après mon mariage, je suis tombée enceinte. C’est durant la période de grossesse que j’ai appris que j’avais le SIDA. Je suis allée au centre de santé de Kicukiro pour recevoir des soins gynécologiques. On m’y a prélevé le sang et on m’a annoncé que j’avais le SIDA.
A ce moment-là, ma grossesse était de trois mois. On m’a donné les médicaments nécessaires pour protéger le bébé et on m’a interdit de l’allaiter après l’accouchement. J’ai suivi les conseils reçus mais l’enfant est né avec le SIDA. Notre vie conjugale n’a pas duré plus d’une année.

Pour revenir sur les viols dont j’ai été victime pendant le génocide, j’ai été violée par les ex-FAR (Forces Armées Rwandaises) à Muyira, alors que je tentais de me réfugier au Burundi avec trois autres femmes rescapées des massacres de Ntongwe. Ils nous ont gardées pendant environ un mois.

Il y avait des hangars dans lesquels ils nous enfermaient et partaient avec les clés. Ils ouvraient quand ils voulaient ; soit le jour, soit la nuit, pour nous torturer sexuellement. Lorsqu’ils se déplaçaient suite à l’évolution des combats, ils nous déplaçaient également.

A vrai dire, nous étions leur proie. Ils nous installaient parfois dans leurs tentes ou dans les vestiges des maisons abandonnées. Dans notre pièce, nous étions vingt femmes et jeunes filles et il y avait d’autres femmes et jeunes filles enfermées dans d’autres lieux, près de nous. Souvent, ils tuaient celles avec lesquelles ils venaient de passer quelques jours, disant qu’ils en étaient rassasiés.
Ils étaient comme des animaux. Ils ne se souciaient aucunement de notre santé. Ils nous apportaient de la viande mal cuite et de l’eau pour nous laver mais toujours dans le souci de nous violer le plus longtemps possible avant de nous tuer.

Dans les pièces où nous étions enfermées, nous ne nous connaissions pas car nous étions de régions différentes. Le groupe qui venait le jour n’était pas celui qui venait le soir. Ceux qui venaient aujourd’hui étaient différents de ceux qui venaient le lendemain...

Un jour, alors que nous entendions comme d’habitude les ex-FAR arriver dans nos maisons de détention pour nous violer, les militaires du FRP-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) sont arrivés pour nous libérer. Ils ont tout fait pour nous soigner, puis ils nous ont emmenées dans la région de Bugesera où se trouvaient d’autres survivants. Parmi les femmes avec qui nous étions à Muyira, j’en connais présentement deux qui sont mortes du SIDA.

Après avoir su que j’avais le SIDA, mon mari est allé, lui aussi, se faire examiner. Il n’était pas contaminé. Il a fait la vérification trois fois et les résultats se révélaient toujours négatifs. Il est resté gentil avec moi mais sa famille soupçonnait déjà quelque chose.
Elle avait vu que j’avais mis au monde un enfant mais que je n’avais pas allaité le bébé. Je leur disais que je n’avais pas de lait maternel, alors que ma poitrine était gonflée et que mes chemises étaient souvent mouillées par le lait.

Je voyais que je constituais un problème pour mon mari et surtout pour sa famille. Je lui ai proposé de me chercher une maison à louer et de me payer la location pour quelques mois, puis de me laisser me débrouiller. Je lui ai demandé de me donner de temps en temps une pension alimentaire pour le bébé.

Depuis cette séparation, j’ai commencé à avoir des maux de tête incurables et des trous de mémoire terribles. Il m’arrivait par exemple de prendre le bus et d’oublier l’arrêt où je devais descendre. Ou alors, je dépassais mon logement ou encore, j’oubliais la direction dans laquelle il se trouvait. Pire encore, j’ai commencé à m’évanouir comme si j’étais atteinte d’épilepsie.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’a conseillé d’aller me faire soigner à Ndera. Je suis allée trois fois au service de neuropsychiatrie mais le problème perdure. La tête me fait sans cesse mal et j’oublie toujours tout. Je peux même oublier que je t’ai rencontré et que nous avons discuté quelques minutes. Les crises épileptiques se sont apparemment arrêtées et dans ma famille, personne n’avait eu cette maladie auparavant.

En ce qui concerne l’assistance pratique, l’AVEGA m’avait octroyé un prêt de 50.000 francs rwandais pour lancer un commerce mais ça n’a pas eu de succès. Je donnais des produits aux clients et j’oubliais de leur demander de me payer. Lorsqu’ils me payaient, je leur remettais un montant dépassant le prix du produit acheté. Au bout de quelques jours seulement, je me suis retrouvée en faillite.
Je suis allée expliquer ma situation à l’AVEGA, surtout qu’elle était au courant de mon état de santé (je fais partie des patients encadrés dans le programme de gestion de traumatismes et du SIDA) mais on m’a demandé de respecter le contrat.

Actuellement, j’ai seulement remboursé 20.000 francs rwandais reçus du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide). Cette somme constituait l’aide d’urgence accordée par le FARG. J’en avais vraiment besoin mais plutôt que de l’utiliser pour ma survie, j’ai préféré rembourser l’AVEGA de peur d’être considérée comme malhonnête et d’être rejetée.

Le FARG m’a également acheté une maison à Bibare et m’a mise sur la liste des personnes en situation difficile, nécessitant l’aide d’urgence mensuelle de vingt mille francs. Malheureusement, cette aide est très irrégulière. Souvent, on me la donne après trois mois et on m’accorde seulement l’équivalent d’un mois sans régler les arriérés des mois passés.

Mon souhait est de trouver une aide permanente et régulière. Ainsi, je pourrais m’organiser et faire la liste des choses à acheter. Sinon, je ne peux rien envisager comme projet ni perspective d’avenir suite à mon état de santé. Avec des vertiges tout le temps et une colonne vertébrale fragile, c’est impossible de travailler.

Autre problème, c’est le manque de sommeil. Je dors très rarement. Beaucoup de pensées me passent par la tête. Après tout ce que j’ai vécu, je ne peux pas m’empêcher de beaucoup réfléchir. Je me pose beaucoup de questions et je ne trouve pas de réponses.
Je n’arrive pas à comprendre ce qui m’est arrivé. Très souvent, je passe des nuits sans pouvoir fermer l’œil. A Ndera, on me donnait des comprimés mais quand je prenais ceux-là, j’avais tout le temps sommeil et je devenais très faible.
J’attrape aussi la toux et d’autres petites maladies mais l’AVEGA me donne des médicaments.

Actuellement, je vis avec mes enfants : mes deux propres enfants, les deux orphelins de ma belle-sœur et un autre orphelin avec qui nous n’avons pas de lien familial. Je l’ai simplement rencontré à Bugesera, dépourvu de tout.

Témoignage recueilli à Kigali le 22 mai 2002,
Par Pacifique Kabalisa.