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Témoignage V097

Celles qui résistaient étaient tuées à coups de baïonnette.

J’avais 28 ans lors du génocide. J’habitais Kimisagara, dans la commune de Nyarugenge, à Kigali-Ville. J’étais mariée et mère de trois enfants. Mon mari travaillait comme chauffeur dans une organisation onusienne. Comme je n’avais pas d’emploi, il s’occupait de nous. Il avait réussi à échapper au génocide mais malheureusement, il a trouvé la mort cinq ans plus tard.

Peu avant la mort de Habyarimana, les Interahamwe menaçaient de tuer les Tutsi. De telles menaces se sont intensifiées, surtout après la mort de Bucyana, le Président de la CDR (Coalition pour la Défense de la République). Mon mari et moi avons quitté le quartier de Kimisagara pour aller nous installer à Gitega. Nous pensions que c’était possible de nous échapper en allant nous installer dans un quartier où les gens ne nous connaissaient pas.

Mais après la mort de Habyarimana, nous avons été surpris d’apprendre que notre maison était sur la liste de celles qui constituaient la cible du génocide. Un militaire, qui était un ami de mon mari, s’est empressé de nous évacuer vers Gitarama dès le début des tueries.

Arrivés à Gitarama, le militaire ne pouvait pas rester avec nous ; il est rentré à Kigali et nous avons passé quelques jours là-bas avant de poursuivre la route vers Butare. Nous devions marcher à pied et à chaque fois que nous arrivions à une barrière, nous donnions de l’argent.

Au moment où nous étions sur le point d’entrer dans la ville de Butare, nous avons croisé une barrière montée par des miliciens et des militaires. Ils avaient mis les femmes d’un côté, tandis que les hommes étaient acheminés vers la fosse commune.
Par la suite, les militaires ont conduit les femmes, au bureau de la préfecture de Butare. Ils nous ont enfermées dans une salle du bureau de la préfecture et les viols ont commencé. Celles qui résistaient étaient immédiatement achevées à coups de baïonnette. Moi aussi, j’ai été sévèrement blessée au niveau des cuisses.

Quant à mon mari, il a réussi às’enfuir au moment où on les conduisait à la fosse commune. Il s’est caché partout, jusqu’à son arrivée au Burundi où il a été accueilli comme réfugié.

Avec l’avancée des combats entre les ex-FAR (Forces Armées Rwandaises) et les Inkotanyi, les miliciens nous ont pris en otage jusqu’à Gikongoro, dans la zone turquoise gardée par les militaires français. Je me suis arrangée pour les rejoindre en cachette. Ils m’ont donné les premiers soins.

Quelques mois après, quand on disait que le calme était revenu à Kigali, j’y suis rentrée. J’ai retrouvé mon mari qui venait de rentrer du Burundi. Il nous restait deux enfants ; l’aîné avait été tué pendant le génocide. C’était un garçon. Mon mari a repris son travail. Je lui ai raconté tout ce que j’avais subi après notre séparation durant le génocide. Nous sommes restés ensemble.

Quelques années plus tard, notre santé s’est affaiblie progressivement. Nous avons ressenti la nécessité d’aller passer le test de dépistage du VIH/SIDA et nos deux réponses se sont révélées positives. Le choc était très grand pour mon mari.
Au bout de quelques mois seulement après le retrait des résultats, il est mort. Ainsi, la situation est devenue de plus en plus dramatique, d’autant plus que nous étions les seuls rescapés de nos deux familles et que tous les orphelins de nos familles étaient chez nous. Ils étaient déjà neuf à la mort de mon mari.

Maintenant que je vis toute seule avec toutes les charges, vous pouvez imaginer tous les problèmes auxquels je dois faire face, sachant très bien que je suis séropositive.

Témoignage recueilli à Kigali le 26 avril 2002,
Par Pacifique Kabalisa.