Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V098

Témoignage V098

Lorsque son bourreau a fui en Tanzanie, il l’a emmenée de force.

Je suis originaire de Rukara, dans la préfecture de Kibungo. Durant le génocide, j’avais 24 ans et j’étais encore célibataire. J’occupais la fonction d’auxiliaire de santé à l’hôpital de Kibungo. J’étais de garde, la nuit de la mort de Habyarimana et je n’étais pas du tout au courant de ce qui s’était passé.

Le lendemain matin, un pasteur qui vivait dans les environs, est passé me voir. Il avait appris que ma collègue, qui travaillait au centre nutritionnel à côté, avait été tuée. Le pasteur m’a conseillé de chercher comment me déguiser en utilisant des couvertures de l’hôpital pour cacher mon visage afin de pouvoir quitter l’hôpital. Mais je ne savais pas où aller.

Lorsque les Interahamwe ont assiégé l’hôpital, j’ai pu m’échapper. Je me suis cachée dans la brousse tout près. Le lendemain, j’ai rencontré le Bourgmestre qui m’a proposé de me réfugier chez ma marraine, mariée à un Hutu. Il m’a accompagnée jusque là. J’y ai passé un temps relativement long, jusqu’au moment où les miliciens ont commencé à soupçonner que je me trouvais chez cette famille.

Le Bourgmestre m’a déplacée pour me cacher dans la brousse et dans les bananeraies avoisinantes. Malheureusement, peu après, j’ai été découverte par une bande de miliciens qui m’a conduite vers le puits dans lequel on jetait les victimes.

En y arrivant, le corps de mon amie, une fille Tutsi qu’ils avaient tuée, gisait tout au-dessus du puits. Les miliciens m’ont lancé des paroles choquantes : « Viens trouver la place à côté de ton amie, dédaigneuse comme toi… ».
Un des miliciens m’a giflée ; un autre a dit que j’avais aidé sa femme lors de l’accouchement, raison pour laquelle il ne fallait pas me torturer mais plutôt m’assassiner d’un seul coup de grâce.

Un troisième milicien l’a interrompu et a dit : « Cette fille m’a fait du bien, vous devez me laisser partir avec elle et je la tuerai tout seul ». Je ne me rappelle pas exactement ce que j’avais fait pour lui mais je pense que je lui avais donné des médicaments contre les vers intestinaux. Ses collègues ont accepté sa proposition et m’ont laissé partir avec lui. Il m’a remise à la famille de ma marraine et lui a demandé de me cacher, ajoutant que personne ne reviendrait me chercher car tout le monde pensait qu’on m’avait emmenée à l’abattoir.

Quelques jours plus tard, alors que la famille se trouvait à table avec une voisine qui leur rendait visite, un des enfants de ma marraine a rappelé qu’elle avait oublié de m’inviter à table – la famille ne m’avait pas invitée à table de peur que la visiteuse me voie. La voisine, ayant appris cela, est allée divulguer l’information.

Le lendemain, les miliciens ont attaqué la maison, m’ont délogée et m’ont de nouveau conduite à l’abattoir. Un des malfaiteurs a demandé à ses collègues de le laisser me prendre pour femme. Ils ont accepté et le milicien m’a prise chez lui. Il m’a forcée à avoir des rapports sexuels avec lui.
Quand j’ai voulu résister, il m’a sérieusement battue et j’ai fini par accepter. Il faisait tout ce qu’il voulait et lorsqu’il quittait la maison, il m’enfermait, craignant que je ne la quitte.

Au moment où le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) arrivait dans la région, ce milicien m’a obligée à partir avec lui en Tanzanie. Je suis montée de force dans le véhicule pour aller vers la Tanzanie. Arrivée là-bas, ma santé est devenue précaire : j’étais enceinte et j’attrapais souvent la malaria. Les conditions de vie dans le camp étaient très difficiles.

Mon soi-disant époux ne s’occupait pas de moi, au contraire. Il me malmenait en disant que mes frères, les Inkotanyi, étaient à l’origine de notre souffrance.
Finalement, il m’a abandonnée dans un état qui était tel, que je n’avais pas de force pour rentrer au Rwanda. Aussi, j’étais découragée d’y rentrer car je pensais que je n’y trouverais personne pour s’occuper de moi.

Finalement, j’ai trouvé du travail dans le camp de réfugiés. Ce camp abritait des filles et des femmes Tutsi qui avaient connu les mêmes problèmes que moi. C’est là que j’ai accouché d’un enfant prématuré, suite au paludisme qui était devenu chronique.

Plus tard, quand j’ai repris des forces, je me suis décidée à retourner au Rwanda. J’ai eu la grâce d’y trouver encore ma mère et mes deux petits frères en vie ; les autres membres de la famille avaient été tués durant le génocide. Ils m’ont chaleureusement reçue et avaient pitié de moi. Ils me croyaient morte. J’étais avec mon enfant et ce dernier ne les dérangeait pas.

En 1997, j’ai pris du poids. J’ai eu la chance de trouver du travail dans une pharmacie privée. J’y ai passé deux ans avant de retourner sur les bancs de l’école. Je détiens actuellement un diplôme A3 et je suis à la recherche d’un emploi.

Par ailleurs, quelques jours après mon retour au Rwanda, je suis allée passer le test de dépistage du VIH/SIDA et les résultats se sont révélés positifs. Jusqu’aujourd’hui, j’ai peur de faire passer le même test à mon enfant, étant donné que si les résultats se révélaient positifs, ça ne ferait que me décourager davantage. Mais il semble bien portant.

J’habite actuellement dans un village de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) avec ma mère, mon enfant et mes deux petits frères.
Je ne suis pas membre de l’association car elle s’occupe seulement des veuves du génocide mais c’est grâce à ma maman, qui a obtenu ce statut, que nous sommes logés.

Jusqu’à présent, je n’ai encore bénéficié de l’assistance d’aucune organisation ou association et pourtant, ce n’est pas parce que je ne suis pas dans le besoin.

Parfois, on me dit que l’aide est finie puis on me dit d’attendre. Si je pouvais au moins trouver du travail, je pourrais me débrouiller pour le reste.

Témoignage recueilli à Kigali le 24 avril 2002,
Par Pacifique Kabalisa.