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Témoignage V099

Son utérus était tellement infecté qu’il en sortait des asticots.

J’avais 32 ans lors du génocide. J’habitais à Nyamirambo mais je suis originaire de la commune de Muyira, à Butare. Mon mari était chauffeur. En 1962, mes parents se sont exilés en Ouganda, fuyant les menaces des Hutu.

En Ouganda, mon père a rejeté ma mère parce qu’elle ne mettait au monde que des filles. Elle est alors rentrée au Rwanda en 1979. Moi et mes sœurs, incapables de vivre avec notre belle-mère, avons rejoint notre mère au Rwanda. Nous l’avons rejointe chez ses parents à Nyanza.

Comme notre famille était pauvre, je me suis mariée très tôt, en 1980, à l’âge de 18 ans, seulement pour pouvoir l’aider. Mon mari et moi habitions à Nyamirambo. J’ai continué à aider ma mère et nos grands-parents nous ont remis les champs de notre père après avoir eu recours à la justice.

J’ai eu huit enfants avec mon mari. Cinq ont été tués pendant le génocide, ainsi que leur père. Un enfant a rendu l’âme bien avant. Je n’ai pu sauver qu’un seul enfant. Le dernier provient de la grossesse que je portais pendant le génocide. Je l’ai mis au monde après le génocide.

Avant le génocide, je vendais des pagnes venant de la RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). Mon mari aussi travaillait bien ; nous ne manquions de rien. Nous avions terminé de construire notre maison à Karama, dans le secteur de Nyamure, dans la commune de Ntyazo, à Butare. En 1990, lors de l’attaque des Inkotanyi, nous habitions à Nyamirambo.

Le 5 octobre, j’ai été détenue parmi les soi-disant complices du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi). On a d’abord fouillé notre maison pour vérifier si nous ne disposions pas de fusils. Le comble du malheur est qu’on m’a incarcérée à cause d’une épée que mon enfant avait montrée aux militaires lorsqu’ils lui demandaient de les aider à trouver l’arme de papa.

On nous a d’abord enfermés dans le stade régional de Nyamirambo, puis transférés dans la Prison Centrale de Kigali après quatre jours. Comme j’étais enceinte, la Croix-Rouge m’a octroyé des soins particuliers. On nous a libérés six mois après.

Je ne suis pas directement retournée chez moi. J’ai cherché un abri à Gikondo. Ma mère s’est occupée de mes enfants à Nyanza durant ma détention. Elle les avait trouvés grâce à notre amie qui travaillait pour la coopérative TRAFIPRO (Travail-Fidélité-Progrès).

Pendant ce temps, mon mari n’était pas tranquille ; il avait abandonné notre maison pour aller se cacher ailleurs, de maison en maison. J’ai déménagé de Gikondo pour rejoindre ma mère à Nyanza. Mon conjoint n’a pas tardé à venir nous rendre visite. Je me sentais terrifiée et je ne pouvais pas continuer à vivre à Kigali.

En attendant l’achèvement des travaux de construction de notre habitation, je me suis chargée de réclamer nos champs - les champs de mon père occupés par mes grands-parents paternels. Je logeais chez un ami de mon père et les enfants restaient chez leur grand-mère. Mon époux est resté à Kigali à exercer sa fonction. Il m’apportait de l’argent les week-ends.

Au début du génocide, mon mari se trouvait à Kigali. Deux de nos enfants et moi étions à Muyira, les autres étaient chez ma mère et un enfant avait succombé suite à une maladie. Les tueries n’ont pas commencé soudainement dans notre région. Cependant, la situation restait tendue.

Tout le monde se décourageait suite aux mauvaises nouvelles qui arrivaient de Kigali. Gikongoro était en feu ; mais nous, nous espérions que les choses n’allaient pas mal tourner.
Vers le 20 avril, on a commencé à nous harceler. J’avais de la peine à m’enfuir et à abandonner mes enfants auprès de ma mère à Nyanza.

Mes voisins Tutsi ont essayé de se réfugier au Burundi. Ayant découvert cela, les miliciens ont mis une barrière sur le pont qui menait au Burundi. On donnait le feu vert à celui qui achetait sa vie avec une vache. Ayant constaté le grand nombre de ceux qui avaient franchi la frontière, les Interahamwe ont réuni leurs efforts pour entamer les massacres.

C’était vers le 22 avril. Nous passions les nuits dans la brousse. Comme la situation empirait, j’ai voulu aller à Nyanza. J’avais le pressentiment que la région de ma mère ne vivait pas le même désastre que Muyira. Et je me disais que s’il fallait mourir, je serais soulagée de mourir avec ma mère et mes enfants.

Cependant, je croisais des barrières partout sur mon passage. Pour déjouer la vigilance des miliciens, je me présentais comme la fille d’un Hutu qui était le conseiller de notre secteur. Cela m’a permis de franchir facilement trois barrières.

Arrivée dans la commune de Ntyazo, on m’a fait m’asseoir par terre, à côté des autres Tutsi que les miliciens avaient attrapés. J’ai persisté en disant que je ne devais pas mourir en tant que fille d’un conseiller Hutu. Ils m’ont relâchée car beaucoup de gens ne me connaissaient pas.

Je suis arrivée à Karama, où se trouvait notre chantier de construction. J’ai proposé à mon beau-père de me chercher un accompagnateur. Il a refusé, avançant que je prenais trop de risques. Faisant la sourde oreille à ses conseils, j’ai continué mon chemin vers Nyanza.

Arrivée à Kiyaga, vers Nyanza, je suis tombée sur une barrière. J’étais avec mes deux enfants, l’aînée de 13 ans et le cadet. On nous a emmenés devant leur chef qui avait un fusil. On m’a fouillée. J’ai donné une rançon pour racheter mes enfants mais on les a fusillés sur le champ. Je suis devenue folle. Je leur ai demandé de me tuer mais ils m’ont laissée. J’ai tenté de m’éloigner de la barrière mais personne ne me poursuivait, au contraire.
Ils tuaient d’autres Tutsi.

J’ai décidé de continuer le chemin vers la maison de ma mère mais avant de l’atteindre, je l’ai croisée avec mes autres enfants en train de fuir. Nous avons fui ensemble. Nous sommes arrivés chez un homme Hutu âgé. Sa femme nous a donné de l’eau à boire.
Nous sommes partis chercher refuge sur le Mont Karama Ka Shali à Ntyazo, où se trouvaient d’autres Tutsi de la région. Les Interahamwe se trouvaient à Cyotamakara, toujours dans la commune de Ntyazo.

Au début du mois de mai, nous avons subi une attaque redoutable des miliciens et des militaires. Ils ont commencé à tuer les jeunes garçons. Quelques-uns parmi nous ont organisé une contre-attaque ; nous avons riposté à leurs coups de feu grâce à trois fusils que nous avions saisis des assaillants. Nous avons battu un des Interahamwe et les autres se sont enfuis ; ils sont allés trouver du renfort.
De retour, ils nous ont inondés de coups de feu. Un autre de mes enfants en est mort. Ma mère a été grièvement blessée. Moi, je m’en suis sortie intacte.

Les miliciens sont partis, croyant que personne n’avait échappé à la mort, puis ils sont revenus pour achever les survivants éventuels et prendre des femmes à violer. Ils nous ont mis, ma mère et moi à l’écart et deux militaires nous ont violées. Ensuite, ils nous ont passées à d’autres violeurs et ainsi de suite.

Je ne pourrais pas identifier le nombre de mes violeurs. Ils étaient très nombreux. Par après, ils ont gardé les plus jeunes et ma mère a été relâchée. Ils ont campé sur place et m’ont gardée avec eux. Ils me donnaient de l’eau pour me laver.
Lorsque les militaires allaient chasser des Tutsi, c’était au tour de leurs cuisiniers de nous envahir. Deux d’entre eux m’ont partagée pendant 24 heures. Le premier la journée, l’autre la nuit.

On m’a traitée avec une méchanceté extrême. J’ai essayé de m’échapper mais la chance ne m’a pas souri : on m’a attrapée avant que je ne franchisse les barrages.

Ce jour-là, j’ai vécu l’apocalypse. J’ai été le gibier de tous les miliciens. Cette nuit-là, j’ai occupé douze violeurs. J’étais tellement épuisée que j’ai perdu connaissance. Les muscles de mes jambes et de mon dos ne tenaient plus. Ils m’ont aussi blessée, de telle sorte que je n’arrivais plus à contenir mes urines.
Ils m’ont abandonnée dans cet état, à la merci des chiens qui venaient renifler le sang. J’ignore le temps que je suis restée étendue sur le sol.

Revenant à moi, je me suis retrouvée dans les bras des Inkotanyi. Ils m’ont raconté qu’ils m’avaient trouvée à moitié morte et qu’ils m’avaient transportée sur une civière. Ils m’ont dit que je dégageais une odeur nauséabonde.
Nous étions à Busoro.

Après, je suis partie à Bugesera avec d’autres rescapés. Mon utérus était tellement infecté qu’il en sortait des asticots. En plus, je portais une grossesse non désirée. On s’est occupé de ma santé quand je suis arrivée à Byumba. J’ai commencé à me sentir mieux.

Après la victoire du FPR-Inkotanyi, on m’a transférée à l’Hôpital Militaire de Kanombe. Puis il y a eu un autre transfert à l’Hôpital Roi Fayçal. J’y ai vécu toute une année. J’ai accouché d’une fille et j’ai saigné durant toute la période de la grossesse. J’ai allaité mon bébé sans savoir que j’étais séropositive. J’ai arrêté de le faire après avoir reçu les résultats du test de dépistage du VIH/SIDA. C’était en 1996 et mon médecin m’a dit de cesser d’allaiter l’enfant.

Connaître les résultats du test m’a dérangée psychologiquement et j’ai été transférée à l’Hôpital de Neuropsychiatrie de Ndera. De retour, le docteur belge du CHK (Centre Hospitalier de Kigali) qui suivait mon cas, a accepté de me soutenir moralement en me fournissant du lait en poudre pour l’enfant.
Il la soignait aussi gratuitement et me payait les frais de transport. C’était un médecin très gentil, préoccupé par l’état de santé des malades du SIDA.

En 1999, le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) s’est montré incapable de me faire soigner à l’étranger alors que le médecin avait jugé bon de m’y transférer.
Le même docteur a accepté de continuer à me prendre en charge. Il m’a inscrite à la trithérapie antirétrovirale. Il a payé la facture de 72.000 francs rwandais pour mes examens médicaux.

Comme le malheur n’arrive jamais seul, mon bienfaiteur a rendu l’âme après trois mois de prise de médicaments ! Il m’avait aussi promis l’adoption de mon enfant dans son pays, la Belgique. Mes espoirs ont été anéantis par sa disparition.

Tout de même, le FARG m’avait donné une aide de 200.000 francs rwandais tout au début de ses activités. J’ai utilisé la somme pour finir ma maison et le reste a servi pour rembourser la dette que j’avais contractée à la BP (Banque Populaire) bien avant le génocide. Après, j’ai contacté un autre médecin rwandais. Il m’a prescrit le bactrim quotidiennement, neuf comprimés par jour. J’ai toujours des règles douloureuses et incessantes.

Je n’ai pas encore eu de crédit de la part de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide). J’étais hospitalisée quand les premiers groupes ont reçu les crédits et puis, on exigeait des clients qu’ils se regroupent en association et qu’ils présentent des projets collectifs. Mes collègues ne m’ont pas associée, compte tenu de mon état de santé très fragile.

Mais avec le programme dit PAPI (Programme d’Appui au Personnes Infectées), l’AVEGA m’a donné un crédit de 50.000 francs rwandais pour lancer un projet de petit commerce. En recevant ce montant, j’ai d’abord payé la facture médicale de 36.000 francs rwandais ; le reste, je l’ai utilisé pour mes besoins.

Je suis en grand litige avec l’AVEGA parce que je n’ai pas su respecter les clauses de notre contrat. Un bienfaiteur m’a donné 26.000 francs rwandais. Une partie de la somme a été dépensée pour l’achat d’habits ; une autre m’a servi à acheter des tissus pour la broderie, qui est devenue mon activité principale.

J’ai d’autres soucis, tels que des problèmes socio-économiques, des problèmes de santé et de justice propres aux femmes violées. La plupart des femmes violées ne connaissent pas leurs agresseurs. Le doute plane donc sur notre dédommagement.

Mon enfant constitue une autre grande charge, surtout qu’il est aussi victime du SIDA. J’en suis fortement démoralisée. Si je pouvais trouver un soutien valable, je pourrais mener une affaire qui n’exige pas beaucoup de force, comme l’exploitation d’une cabine téléphonique et en même temps, continuer ma broderie.

Témoignage recueilli à Kigali le 22 avril 2002,
Par Pacifique Kabalisa.