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Témoignage V101

Elle était son esclave sexuelle.

Au début du génocide, mon mari a été assassiné et les tueurs m’ont dit que si je n’acceptais pas d’être leur femme, ils allaient me tuer, moi aussi. Tout au début, nous nous sommes réfugiés à Ku Kabakobwa, colline qui se situe dans le secteur de Nkubi. Après avoir échappé aux massacres de Ku Kabakobwa, je suis retournée dans notre maison, puisqu’elle n’était pas démolie.

Quand j’étais à la maison, les tueurs m’ont attaquée : ils ne m’ont pas tuée mais ils m’ont violée. J’étais enceinte de deux mois et j’allais avorter suite au viol.

A la maison, j’ai été violée par quatre hommes qui étaient nos voisins : tous sont déjà morts. Deux d’entre eux s’étaient exilés en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre) et les deux autres étaient en prisons. Je n’avais pas encore témoigné contre eux. Les quatre premiers m’ont violée jusqu’à ce qu’ils se sentent satisfaits et pour y échapper, j’ai dû quitter ma maison qui a été détruite par la suite.

Par crainte des menaces, je suis allée chez mon père qui habitait aussi le secteur de Sahera. Là non plus, je n’étais pas à l’abri des menaces, puisque les tueurs venaient nous terrifier.

Mon père était un Tutsi parce que son père biologique l’était, mais il avait été élevé par un parent Hutu, qui était également son père légitime. Il avait l’identité Hutu, mais les voisins savaient la réalité et c’est la raison pour laquelle ils nous menaçaient.

Chez mon père, j’ai été violée par son voisin. C’était le 24 juin 1994. Il m’a amenée chez lui pour être sa femme. Je le voyais chaque jour partir avec sa lance. C’était sûrement pour massacrer les Tutsi, puisque j’entendais dire qu’il était un génocidaire renommé. Il connaissait mon père et m’avait vue chez lui. Il était son voisin proche, nos deux maisons n’étaient séparées que par une route qui divisait également nos cellules. Il me voyait tous les jours.

Je vivais chez ce génocidaire sous des menaces de mort incessantes. Il me disait à chaque fois que j’étais enceinte d’un serpent – nom qu’on avait donné aux Tutsi pour les minimiser, les diaboliser ou pour dire qu’ils étaient malins – et qu’il allait m’éventrer. Moi aussi j’étais convaincue que cela pouvait m’arriver, vu son comportement. Je ne disais rien pour ne pas le provoquer.

A la fin du génocide, quand Butare était sur le point de tomber entre les mains de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise), il a voulu fuir, mais sans moi et par la suite, il est revenu sur sa décision et ne s’est pas exilé. Il a été arrêté par les militaires parce que les habitants de Rango l’accusaient d’avoir pris part au génocide et depuis lors, je ne l’ai jamais revu.

S’il n’avait pas été arrêté, je l’aurais dénoncé moi-même. J’étais son esclave et quand il rentrait, il me maltraitait. L’arrivée de l’APR m’a soulagée puisqu’elle m’a sauvée.

Je n’ai pas subi d’autres tortures, sauf qu’après les premiers viols, j’ai failli avorter parce que j’avais été violée par beaucoup d’hommes. J’ai pris des médicaments de médecine traditionnelle car je ne pouvais pas aller au dispensaire ou à l’hôpital ; les génocidaires étaient partout. Je suis allée consulter un docteur en septembre 1994 et on m’a obligée à rester couchée, sinon j’allais faire une fausse-couche ; le col utérin s’était ouvert.

L’association ABASA (Association des victimes de viols pendant le génocide - Butare) nous a encouragées à faire des tests de dépistage du VIH/SIDA et le résultat a été négatif mais je ne l’ai fait qu’une fois.

Je n’ai pas de logement car ma maison a été démolie et je n’ai pas non plus de moyens pour en construire une nouvelle. Je ne suis pas stable ; je ne pourrais pas compter le nombre de maisons que j’ai habitées depuis la fin du génocide. Les problèmes que je rencontre aujourd’hui me font penser aux sauvageries que j’ai vécues pendant le génocide.

Les gens qui ne partagent pas les mêmes problèmes que moi se moquent de moi mais je m’en fous. Je n’ai aucun problème avec mes voisins. Les membres de ma famille ne me causent aucune peine. Nous entretenons de bonnes relations mais ils sont trop pauvres pour m’assister matériellement.

Comme assistance, j’ai reçu l’aide de l’association ABASA et une aide matérielle, à savoir une machine à coudre donnée par le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement).
Nous avons déjà commencé à faire de la couture, de la broderie et de la vannerie mais nous n’avons pas encore vendu nos produits.

Nous avons également des cartes d’accès aux soins de santé, octroyées par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide). Les médicaments nous sont donnés gratuitement par la pharmacie de l’hôpital universitaire et quand on n’en trouve pas dans cette pharmacie, l’association ABASA nous aide à les acheter.
Le seul hôpital qui collabore avec le FARG est l’hôpital universitaire ; les autres hôpitaux et centres de santé n’acceptent pas les cartes du FARG.

Je n’ai pas de problème de sécurité mais je suis préoccupée par ma vie personnelle. Pour apaiser ma pauvreté, je désire une assistance dans tous les domaines mais le plus important est d’avoir une maison.
Il serait aussi souhaitable d’avoir de l’argent pour un projet de petit commerce pouvant me permettre de subvenir à mes besoins : m’acheter de quoi manger, des habits et du savon.

Témoignage recueilli à Butare le 23 octobre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.