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Témoignage V102

Ses douleurs dues aux viols l’empêchent encore de cultiver ses champs.

J’avais 29 ans au moment du génocide. J’étais mariée et mère de trois enfants. Nous vivions de l’agriculture et nous ne manquions de rien.
Dès le 7 avril 1994, au lendemain de la mort du Président Habyarimana, nous avons quitté nos maisons et nous avons fui. C’était le début des massacres.

Je me souviens qu’à ce moment-là, j’étais enceinte de mon quatrième enfant. Des Hutu s’étaient mis à tuer les Tutsi. On entendait par les voisins qu’un tel ou un tel avait été assassiné. Dès lors, nous avons commencé notre vie de cachettes.

On se cachait plutôt dans les plantations de sorgho, surtout durant la journée. Nous étions plusieurs Tutsi à nous y trouver et parfois, la nuit, on se réunissait dans une des maisons de Tutsi qu’on n’avait pas encore détruite. Ainsi, on pouvait manger quelque chose : du manioc cru, car on ne pouvait pas le préparer de peur de se faire attraper. On était obligé de sortir de la maison très tôt le matin pour se cacher à nouveau.

Un jour, dans ces plantations, un Interahamwe m’a découverte et m’a reconnue. Moi aussi, je l’avais déjà vu quelque part. Il est mort après les massacres.

Ce jour-là, il m’a ordonné de le suivre. Je croyais qu’il allait me tuer. Il m’a emmenée dans une boutique qu’il tenait mais qui ne lui appartenait pas. Il m’a violée pendant deux jours. Il me disait que dans sa localité, il n’y avait plus de Tutsi et que les Hutu les avaient tous jetés dans la rivière.

Après ces deux jours, il m’a laissé partir sans me tuer. Je suis ainsi retournée me cacher dans les champs de sorgho jusqu’à l’arrivée des Inkotanyi dans notre localité. Je m’en souviens très bien, ils sont arrivés le 17 mai 1994. Je venais d’accoucher et ils nous ont conduits dans un camp à Shyorongi où nous sommes restés pendant un mois.

Après, je suis allée chez ma mère avec mes enfants. On y a aussi vécu pendant un mois et puis nous sommes rentrés dans notre secteur d’origine. Nous y avons vécu dans une habitation de fortune. Quand les propriétaires sont revenus, nous avons reçu une habitation construite pour les indigents.

Actuellement, je vis encore dans cette maison avec mes quatre enfants. Le plus grand est en cinquième primaire et le plus petit est en première année.

Je suis très malade, je souffre de maux de ventre et de dos. Je n’arrive plus à cultiver nos champs. Ma vieille mère m’aide à les exploiter mais elle est âgée. Elle n’a plus de force. Je me demande ce que je ferais si elle n’était pas là car malgré son faible rendement, mes enfants trouvent de quoi vivre.

Je n’ai pas les moyens pour faire un test de dépistage du VIH/SIDA. L’association AVEGA (Association des Veuves du Génocide) m’aide beaucoup pour les soins de santé mais je ne bénéficie d’aucune autre assistance. Je voudrais qu’on m’aide à faire le test et à me soigner au cas où je serais séropositive.

Témoignage recueilli à Byumba le 14 avril 2002,
Par Pacifique Kabalisa.