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Témoignage V105

L’AVEGA la soutient moralement ; pour son fils il est trop tard, il a perdu la tête à cause de ce qu’il a vu durant le génocide.

J’avais 34 ans au moment du génocide. Mon mari était cultivateur et il exerçait des fonctions de responsable de cellule (la plus petite entité administrative). Parfois, il avait un travail temporaire. On vivait assez bien matériellement. Nous avions eu quatre enfants mais l’un d’eux est mort suite à une maladie. Mon mari a été tué pendant le génocide.

Dans notre localité, les massacres ont débuté le 8 avril 1994. Nous avons fui la veille car nous avons vu les maisons en train de brûler sur les collines voisines. Ce jour-là, j’ai fui vers la maison d’un voisin Hutu. J’avais pris les deux enfants qui étaient avec moi (le troisième était en visite chez ses grands-parents).

La famille nous a bien accueillis mais le lendemain, un groupe de tueurs nous y a retrouvés. Ils m’ont ordonné de sortir de la maison.
Ils m’ont emmenée près d’un buisson où il y avait les cadavres de plusieurs gens qu’ils venaient de tuer. Ils m’ont battue presque à mort et puis, ils sont partis.

Quelques instants plus tard, mon voisin est venu voir si j’étais encore en vie et m’a ramenée chez lui. Il y avait parmi les assassins sept personnes que je connaissais et qui sont tous en prison et d’autres, dont j’ignorais les origines.

Le même soir, un Interahamwe, ami de la famille où je me trouvais, est venu. Il a foncé droit vers la chambre où je me reposais et il m’a dit : « Avant, les Hutu étaient repoussés par les femmes Tutsi mais maintenant, nous allons vous avoir facilement ». Sans honte ni pitié envers moi qui souffrais des douleurs de ce que je venais d’endurer quelques heures auparavant, il m’a violée. Quand il a terminé, il s’en est allé.

Le lendemain, les mêmes Interahamwe sont revenus avec mon violeur ; ils venaient me chercher pour que je sois enterrée avec ceux qui avaient été tués la veille. Quand nous sommes arrivés à l’endroit où ils devaient m’enterrer avec les cadavres, l’un d’eux a décidé qu’ils devaient me laisser, en pensant qu’ils m’enterreront avec les autres femmes qu’ils tueront. Ils m’ont donc laissée là et je suis retournée chez mon voisin. J’y suis restée jusqu’à la fin des massacres. Une semaine après, les Inkotanyi sont arrivés pour nous sauver.

Quand le génocide a pris fin, j’ai habité dans une maison de fortune. Plus tard, aidée par les voisins, je me suis fait construire la mienne. J’aurais voulu faire un dépistage pour connaître mon état relatif à la sérologie (étude des sérums), mais je n’en ai pas les moyens.

Pour le moment j’essaie de survivre en louant les champs d’autrui car les miens étaient à Murambi et les autorités de cette commune ont refusé de me les rendre. Ils m’ont dit qu’aucune personne ne pouvait récupérer des terrains dans une autre commune, malgré le fait que j’avais tous les papiers attestant que ces terrains m’appartenaient.

Le plus grand de mes enfants a perdu la tête à cause de ce qu’il a vu pendant le génocide et il ne va plus à l’école. Le second est à l’école secondaire en première année. Le FARG (Fonds national pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) lui paie les frais de scolarité. Le dernier est à l’école primaire.

Après les massacres, j’ai eu deux autres enfants d’un homme qui m’avait promis de m’aider mais il ne le fait plus.

L’association AVEGA (Association des Veuves du Génocide) dont je suis membre m’aide beaucoup en matière d’assistance morale. Quand nous sommes ensemble, nous partageons nos soucis de tous les jours.

J’aimerais qu’on m’aide à construire une cuisine et avoir aussi de l’argent pour commencer un petit commerce. Je cultive selon mes forces et arrivons à peine à survivre.

Témoignage recueilli à Byumba le 28 avril 2002,
Par Pacifique Kabalisa.