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Témoignage V106

Pour eux, le viol était devenu une habitude ; alors que pour elle, il est difficile d’en parler.

J’avais 30 ans. Quand le génocide a commencé, j’étais chez moi, dans la commune de Gishamvu. Mon mari a été tué au début du génocide et je me suis réfugiée dans ma région natale à Sahera.
Arrivée à Sahera, le génocide n’avait pas encore commencé dans la ville de Butare, mais il y avait des menaces de mort qui pesaient déjà sur les Tutsi.

Après trois jours, les massacres ont commencé dans la commune de Ngoma, mais je ne me souviens pas bien des dates.
Une bande de tueurs nous a attaqués à la maison. Je me suis cachée dans un champ de sorgho. Ils ont pris ma mère et mes sœurs et les ont emmenées en les frappant. Ils ont menacé ma mère en ces termes : « zana abakobwa bawe tubende » (emmène tes filles pour que nous fassions l’amour avec elles).

Je suis restée cachée dans le champ de sorgho en portant un enfant sur le dos. Puisque je ne me sentais pas en sécurité, j’ai quitté ma cachette pour aller m’abriter dans la maison de ma grande sœur. Elle habitait une autre cellule du secteur de Sahera et sa maison avait été pillée, mais n’avait pas encore été détruite.

Les miliciens Interahamwe m’ont retrouvée dans cette maison. Je m’y suis fait violer par différentes personnes à différents moments. Je ne sais plus exactement combien de fois. A chaque fois que les tueurs me retrouvaient dans le champ de sorgho ou dans cette maison, ils me violaient alors qu’ils auraient pu me tuer.

Ils ont tenté de me jeter dans la latrine de mon grand frère mais comme il y avait de la foule, je m’y suis faufilée et je leur ai échappé. A leur retour, alors qu’ils venaient de tuer toute ma famille, ils m’ont retrouvée dans le champ et ils m’ont donné le gros bâton taché de sang qu’ils venaient d’utiliser dans les massacres des miens, à quelques pas.

Ils m’ont violée dans ce même champ. Ils étaient nombreux et je n’ai même pas osé les regarder. Je ne les reconnaîtrais pas si je les croisais.
Ils avaient transformé le viol en habitude. Pour eux, c’était comme boire de l’eau. Partout où nous nous rencontrions – eux en train de tuer, moi en train de me cacher – ils me violaient jusqu’à ce qu’ils soient satisfaits.
Parfois, on rencontrait un homme très méchant qui me frappait avant de me violer ou après m’avoir violée.

Certaines femmes et filles ont été torturées au niveau des organes génitaux après avoir été violées, mais cela ne m’est pas arrivé.
Se faire violer par plusieurs génocidaires à la fois est une autre sorte de sauvagerie.

Pour mettre fin aux violences des Interahamwe, il a fallu que la ville de Butare tombe entre les mains de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise). Ils se sont d’ailleurs vite sauvés et je suis restée à Sahera où les Inkotanyi m’ont retrouvée.

Je vis avec un sentiment de regret qui ne me quitte jamais. J’essaie d’oublier ce qui s’est passé mais cela m’est impossible. Les mauvais souvenirs reviennent souvent dans mes cauchemars et je me réveille comme une insensée.

Ce qui me bouleverse le plus, c’est que je n’ai pas pu identifier ces malfaiteurs, que je n’ai vraiment reconnu personne. En effet, Ils étaient déguisés, ils portaient des feuilles de bananier ou ils se masquaient le visage avec de la cendre.
Dans l’état où je me trouvais au moment des viols, je ne voulais même pas les regarder. Je n’ouvrais pas mes yeux. J’ai seulement remarqué qu’il s’agissait d’adultes. Il paraît qu’il y avait même des Twa. Je n’en sais rien.

Je n’aime pas vraiment raconter cette histoire, elle me fait revivre les moments douloureux de ma vie. Je ne sais pas comment je suis arrivée à te raconter tout ce que je viens de te dire.

Les conséquences sont évidentes. Par exemple, j’ai eu jusqu’à aujourd’hui des problèmes abdominaux que je ne sais pas qualifier mais je pense qu’ils sont en rapport avec les viols que j’ai subis.
Je ne me suis pas fait soigner parce que je n’ose pas raconter mes problèmes à un docteur de sexe masculin.

Je sens malgré tout que je dois dépasser cette honte pour me faire soigner. On dit que les symptômes de la syphilis se manifestent tardivement. Malheureusement, je ne les connais pas pour savoir si je l’ai attrapée ou non. Je ne sais pas non plus si j’ai attrapé des maladies sexuellement transmissibles.

Les voisins se moquent de nous, mais quand nous recevons des visites telles que la vôtre, c’est autre chose. Depuis le génocide, je n’ai voulu aucun homme. J’en ai assez, mes envies ont été anéanties !

Je fais partie de l’association ABASA (Association des victimes de viols pendant le génocide [Le mot « abasa » peut se traduire littéralement comme « ceux qui se ressemblent »]).

Nous avons reçu des machines à coudre venant d’un don du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement). Notre travail n’a pas encore donné ses fruits puisque nous venons à peine de commencer à les utiliser.

Une autre assistance que j’ai reçue est celle du FARG (Fonds national pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide). Celui-ci assure nos frais médicaux, mais il ne travaille qu’avec l’hôpital universitaire de Butare. Les autres dispensaires ne reçoivent pas cette aide. Or, l’hôpital universitaire est loin de chez nous et quand on est très malade, il n’est pas facile d’y arriver, faute de moyens de transport.

Je n’ose pas me plaindre devant la justice pour dénoncer ceux qui ont tué les miens. Je connais l’ampleur criminelle du viol et je connais surtout la peine infligée à ses victimes.
Le fait d’être violée est scandaleux et il est difficile pour les victimes d’en parler. La plupart préfèrent se taire.

Moi, je peux parler de ceux que j’ai pu identifier, ceux qui ont violé ma petite sœur qui elle aussi a aussi porté plainte. Ces derniers ont déjà été jugés et ont été condamnés à la peine de mort.
Parmi eux, il y a celui qui m’avait donné le bâton qu’il avait utilisé pour assassiner les mieux. Il n’est pas encore jugé mais il a été accusé par ma petite sœur car il était parmi les auteurs des viols qu’elle a subis.

Il nous est très utile d’avoir quelqu’un comme vous qui écoute nos problèmes et nous aide à les soumettre à la justice parce que beaucoup de violeurs sont actuellement en liberté.

La sécurité n’est pas totalement assurée et parfois, des personnes inconnues envahissent notre cellule et violent les femmes et les filles avant de mettre du piment dans leurs organes génitaux.
Nous avons eu très peur, pensant qu’il nous arriverait le même malheur une fois de plus. Heureusement, la police est vite intervenue pour calmer la situation.

Mes souhaits seraient d’avoir de l’équipement ménager et une somme d’argent pour commencer un projet générateur de revenus à long terme, par exemple un petit commerce ou de l’élevage.

Témoignage recueilli à Butare le 23 octobre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.