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Témoignage V107

Elle avait 7 ans. Ce que cette enfant a subi est…

J’avais 7 ans au moment du génocide. Avant le génocide, je vivais comme les autres enfants, ma mère et moi habitions à Vumbi, chez ses parents. Je venais de commencer l’école primaire. Au début du génocide, nous nous sommes enfuis en masse. J’étais avec ma grand-mère. Ma mère n’était pas là.

Les tueurs nous ont découvertes dans les buissons où nous étions cachées, ma grand-mère et moi. Ils nous ont emmenées vers une fosse commune. Là, ils ont tué ma grand-mère sous mes yeux. L’un d’entre eux a dit en me montrant du doigt : « Celle-là, c’est ma fille, ne la tuez pas ! Sa mère s’appelle X ». Je ne sais pas comment il savait le prénom de ma mère. C’était la première fois que je le voyais.

L’homme m’a emmenée chez lui à Musange, où vivait un garçon d’environ 15 ans dont j’ai oublié le nom. Nous avons vécu à trois pendant environ une semaine ; chacun avait sa chambre. Pendant la journée, je restais chez lui avec ce garçon. Je l’aidais à faire la cuisine. Un jour l’homme a livré le garçon pour qu’il soit tué.

C’est à partir de ce jour qu’il a commencé à me violer. Ce jour-là, il m’a demandé (en faisant allusion au garçon qu’il venait de livrer) : « Tu as vu comment les autres ont été tués ? Si désormais tu ne fais pas tout ce que je t’ordonne de faire, tu seras aussi tuée ». Après cela, il faisait de moi ce qu’il voulait.

Quand je n’arrivais plus à marcher, il me laissait tranquille un ou deux jours. Puis, il recommençait. Pour me violer, il me mettait sur ses genoux et quand je pleurais, il me demandait si j’avais vraiment cru qu’il était mon père comme il l’avait dit aux tueurs. Il me disait méchamment de me taire, même quand il me faisait très mal.

Dès le jour où le garçon de 15 ans est parti, cet homme ne voulait plus aller se coucher seul, il m’appelait chaque fois. Je suis restée avec lui environ deux mois.

Beaucoup d’autres hommes venaient chez lui pour faire des réunions. Il me présentait comme sa fille, donc ces hommes ne pouvaient pas me toucher parce que j’étais sa protégée. Bien sûr, il m’empêchait de dire quoi que ce soit à qui que ce soit. Il m’avait dit qu’il allait me tuer si j’osais dire quelque chose.

En journée, il sortait pour aller tuer ; je le crois parce qu’il avait une machette. Moi, je restais chez lui, toute seule, faisant le ménage. Il rentrait parfois le soir avec des gros morceaux de viande qu’il me donnait pour cuire. Je ne savais pas bien cuisiner alors je faisais tout bouillir. Il ne m’a jamais menacée de rien, sauf quand je criais pendant les viols.

Quand est venu le moment de fuir, il m’a emmenée à Gikongoro dans une maison inachevée. Nous y étions seuls et là encore, il me violait. Nous sommes restés dans cette maison pendant une semaine. Après, il m’a laissée là et il est parti, je ne sais pas où.

Plus tard, j’ai compris qu’il avait fui pour la RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). Je suis restée seule dans cette maison. J’allais mendier au marché pour avoir de quoi manger.

Après quelques jours, des enfants de la rue sont venus vivre dans la maison. Ils étaient huit : le plus âgé avait environ vingt ans et tous étaient plus grands et plus âgés que moi. J’étais la seule fille. Les huit garçons m’ont aussi violée.

Des fois, ils le faisaient à tour de rôle. Ils me tenaient couchée sur le dos et accomplissaient leurs volontés. Parfois, le plus grand avait pitié de moi et après m’avoir violée, il empêchait les autres de le faire. Il était le plus fort et les autres avaient peur de lui. Il arrivait qu’ils me violent tous aussi. Ils le faisaient la nuit car pendant la journée, chacun de nous devait aller chercher de quoi manger.

Je me souviens que je manquais parfois de nourriture et je mangeais des pelures d’avocat que je ramassais sur la place du marché. Nous avons ainsi vécu ensemble durant une semaine.

Un jour, une femme m’a trouvée au marché en train de mendier. Elle m’a ramenée chez elle. C’était tout près. Elle était mariée et elle n’avait pas d’enfants. Elle allait travailler presque tous les jours. Je crois qu’elle vendait des choses au marché.

Je n’avais pas d’autre choix que de rester seule avec son mari, qui m’obligeait à coucher avec lui. Il ne quittait pas la maison et il profitait de l’absence de sa femme pour me violer. Sa femme lui avait dit que j’avais été violée par plusieurs hommes, alors il me disait : « D’ailleurs, tu n’as plus rien à sauver ! », comme pour dire qu’il n’était pas le premier. Pour le faire, il se couchait sur moi.

Dans cette famille, je faisais la cuisine, j’allais puiser de l’eau et chercher du bois. Je ne me souviens pas du temps que j’ai passé chez eux. Mais cet homme m’a violée plusieurs fois. Il m’avait interdit de le dire à sa femme. Je me suis tue et sa femme n’a rien su.
Elle avait remarqué le pus et l’eau qui coulaient de mon sexe. De plus, je n’arrivais pas bien à marcher et je dégageais une mauvaise odeur, alors je lui ai tout expliqué.

J’ai été remise à ma mère par la Croix-Rouge. Elle m’a fait soigner chez un docteur. Quand celui-ci m’a vue, il s’est exclamé en me demandant ce qui m’était arrivé. Il m’a donné beaucoup de médicaments. Pour le moment, je suis suivie par un autre docteur.

Parfois, ces écoulements d’eau et de pus reviennent et cela me fait atrocement souffrir, à tel point que je dois m’absenter de l’école. Je suis en cinquième année primaire. J’ai dû doubler plusieurs fois parce que je suis souvent malade.
En fait, quand ces écoulements recommencent, j’ai des brûlures sur les lèvres extérieures et j’ai du mal à marcher. Les douleurs m’empêchent de dormir. Des fois, je crie très fort. Je dois absolument consulter un médecin. On m’a fait faire beaucoup d’examens, le test du SIDA y compris, et je n’ai heureusement pas cette maladie.

Pour le moment, je vis avec ma mère et trois autres enfants. Parmi eux, se trouvent deux orphelins. En ce qui concerne la nourriture, les soins médicaux et le matériel scolaire, tout cela est assuré par ma mère. Des amis à elle l’ont aidée à retaper la maison de son oncle que nous occupons pour le moment. Ma mère travaille occasionnellement à l’Hôpital Universitaire.

Mon histoire, je l’ai cachée aux autres enfants parce que je ne veux pas qu’ils se moquent de moi. Ils pourraient dire que je suis une femme et d’ailleurs, parmi eux, il n’y a personne qui a connu les mêmes problèmes que moi.

Témoignage recueilli à Butare le 25 octobre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.