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Témoignage V108

Elle aurait préféré mourir que d’être violée.

J’avais 15 ans lors du génocide. Trois jours après le début du génocide, nous nous sommes réfugiés à Ku Kabakobwa. Les tueurs y avaient assassiné beaucoup de personnes, surtout des hommes. Je ne saurais pas dire par quelle chance j’ai pu échapper aux Interahamwe. Je me suis cachée dans la brousse pendant un long moment.

Plus tard, on nous a signalé que les filles et les femmes étaient épargnées. Alors, je suis retournée chez moi. Mais notre maison avait été brûlée. Elle était presque totalement détruite. Je me suis cachée à l’arrière de la maison, cette partie ayant été plus ou moins épargnée. Une de mes cousines, qui vivait chez nous, est venue m’y rejoindre. Elle avait presque le même âge que moi.

Les Interahamwe n’ont pas tardé à découvrir notre cachette. Deux hommes sont venus et nous ont dit qu’ils n’avaient pas trouvé de grandes filles et que nous devrions les remplacer. L’un d’eux a pris ma cousine et l’autre m’a brutalement fait tomber par terre. Ensuite, il a déchiré ma jupe et m’a violée.

Les tueurs nous ont dit que même les filles devaient être assassinées. Ma cousine et moi avons finalement fui chacune de notre côté. Après cela, je suis allée dans la maison d’un Hutu que je connaissais.
Quand il m’a vue, il m’a immédiatement dit qu’il n’allait rien me faire, à moins de coucher avec lui. Il a donc à son tour abusé de moi.

Je pense qu’à ce moment-là, les Interahamwe n’avaient rien d’autre en tête. J’aurais préféré la mort plutôt que d’être violée…

Le lendemain, je suis rentrée chez moi et comme je n’ai retrouvé personne dans les ruines de notre maison, j’ai décidé d’aller chez ma sœur, qui avait été prise pour femme par un Interahamwe au moment du génocide.

Mon soi-disant beau-frère était reconnu car il enseignait aux autres Interahamwe comment utiliser les armes à feu. Ils le craignaient. Quand je suis arrivée chez lui, personne n’a osé me toucher. Ils se disaient sûrement que mon beau-frère allait les fusiller.
Quand je me déplaçais pour chercher de l’eau, les tueurs me regardaient et parlaient entre eux. Ils se disaient certainement que celui qui me tuerait pourrait avoir des problèmes. Je suis restée avec ma sœur et mon beau-frère.

Quand le génocide a pris fin, au mois de juillet, nous sommes allés ensemble à Ngozi au Burundi. Nous avons marché longtemps à pied et quand nous sommes arrivés au camp, je suis allée me faire soigner car j’avais des maux au bas-ventre. En ce moment, j’utilise de l’eau chaude pour apaiser les douleurs dues aux viols.

Vers mars 1995, je suis rentrée au Rwanda parce que la vie dans les camps de réfugiés n’était pas facile. Quand je suis arrivée au pays, j’ai cherché à travailler comme bonne pour survivre.
Plus tard, je suis retournée chez moi pour cultiver nos champs. Là-bas, j’ai rencontré un homme, qui m’a demandé d’être sa femme et j’ai accepté parce que je trouvais difficile de travailler seule aux champs.

Pour le moment, nous vivons ensemble et nous avons eu deux enfants. Il m’aide à cultiver et travaille occasionnellement ailleurs. Je bénéficie des soins de santé du FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide), mais je n’ai rien d’autre comme aide.

Témoignage recueilli à Butare le 23 octobre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.