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Témoignage V109

Elle se bat pour faire accuser ses bourreaux mais un de ses enfants a été empoisonné et elle a peur pour les autres.

J’avais 37 ans au moment du génocide. J’étais mère de sept enfants, dont trois ont été tués pendant le génocide, ainsi que leur père. Un autre a été empoisonné au mois de mars dernier et il en est mort.

C’est un jeudi du mois d’avril 1994 que j’ai été confrontée au génocide à Cyarwa-sumo. Mon mari et deux de mes fils n’étaient pas chez nous cette nuit-là, lorsque notre maison a été attaquée. Nous avons couru vers la brousse qui était tout près. Quand mon mari est rentré, il s’est aperçu qu’il y avait un problème et il est allé voir un voisin.

Il a été assassiné le samedi de la même semaine devant mes yeux. J’ai bien vu ceux qui l’ont tué. L’un des meurtriers a été acquitté puis relâché. Il est chez lui actuellement.

Pendant le génocide, on avait pris l’habitude de passer la journée dans la brousse et la nuit, nous rentrions pour dormir dans notre maison, qui n’était d’ailleurs pas fermée. Notre maison n’a pas été détruite ; les miliciens ont seulement pillé tous nos biens.

Une nuit, un garçon nous a surpris chez nous. Il nous a menacés de nous tuer atrocement si je ne le laissais pas avoir des rapports sexuels avec moi. Comme je m’imaginais comment il allait massacrer mes chers enfants devant moi à coups de machette, j’ai choisi de céder.
Mes enfants ont eu peur et ils ont fui dans l’autre chambre. Lui ne les a pas poursuivis ; il est resté là, avec moi. Il m’a violée et après avoir satisfait ses instincts, il est parti.

C’est lui qui m’a transmis le SIDA dont je souffre aujourd’hui. J’en suis sûre parce que juste avant le génocide, je me suis fait examiner, comme toutes les femmes enceintes, et les résultats étaient négatifs. De plus, je n’ai vécu avec aucun homme après le génocide et je n’ai eu de rapports sexuels avec personne d’autre entre-temps.

J’ai su que j’avais été contaminée dernièrement après que l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) nous ait assistés pour faire le dépistage du VIH/SIDA. Après avoir appris cette très mauvaise nouvelle, j’ai eu beaucoup de problèmes : ma tête tournait dans tous les sens et je me demandais comment j’allais pouvoir laisser mes enfants encore petits sans leur mère, sans pouvoir les aider à grandir.

Finalement, j’ai pu assumer ce qui m’était arrivé. Le malheur s’impose sans nous demander notre avis et nous sommes obligés de l’accueillir tel qu’il se présente.

Je suis très malade. Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) me fait soigner mais ma force physique se détériore de jour en jour. J’ai entendu dire qu’on donne des médicaments antirétroviraux quelque part, mais je ne sais pas où et je n’y suis donc pas encore allée. J’essaie seulement de soigner les maladies opportunistes mais elles deviennent de plus en plus nombreuses.

Je suis membre d’AVEGA, qui ne nous donne aucune assistance matérielle. Elle n’en a pas les moyens. Elle nous assiste plutôt moralement en nous donnant des conseils pour affronter l’avenir.

Ma fille aînée est née en 1982 et elle s’est déjà mariée. Je l’ai laissé se marier à cet âge pour la faire échapper aux empoisonnements. Je vis toujours parmi les bourreaux des miens. D’ailleurs, après son départ, ils ont empoisonné son petit frère. Les autres enfants sont encore avec moi à la maison. Il faut savoir que le cadet de mes enfants est né en mars 1994. Je ne sais pas où ils vivront après ma mort. Personne d’autre de notre famille n’a survécu au génocide.

Comment vont-ils vivre avec ces monstres ? Je m’inquiète énormément.

Avant que ma fille ne se marie, elle aidait sa petite sœur à exploiter les champs pour que nous puissions trouver de quoi nous nourrir. J’ai été obligée de lui dire d’abandonner l’école pour qu’elle m’aide dans mes travaux ménagers, mais j’ai peur qu’elle ne se fasse empoisonner comme son frère.

Quand je ne suis pas malade, j’essaie de mettre en œuvre ce que je peux pour faire survivre mes enfants. Nous vivons de l’argent que je gagne en travaillant occasionnellement.

Tous ceux qui ont massacré les miens, je les ai vus de mes propres yeux. J’en suis témoin oculaire. Je les ai dénoncés devant la justice, mais ça n’a eu aucun effet positif : tous ont été libérés.
Certains ont avoué leurs crimes, d’autres ont été acquittés, pendant que les nôtres se décomposent sous la terre !

Pourtant, je ne perds pas courage et je continue de les accuser devant la justice. Même s’il fallait que je meure, je serais fière d’avoir fait mon devoir. Les autres habitants auraient alors su que j’aurais été victime de mon combat pour la vérité.

Nous sommes détestés partout où nous passons. Les familles des génocidaires disent que nous ne faisons que pleurer pour nous et emprisonner injustement les gens.
La justice ne fait que semer la confusion dans la population. Elle est vraiment injuste envers les victimes.

J’ai besoin d’être soignée et d’avoir de quoi nourrir mes enfants. Ma maladie nécessite une bonne alimentation, mais il m’est difficile, voire impossible de me l’assurer avec mes modestes moyens matériels.

Là, je reviens du parquet avec les autres témoins à charge pour déposer nos plaintes, une fois de plus. On nous a dit de revenir vendredi parce qu’ils n’avaient pas le temps de nous recevoir.

Témoignage recueilli à Butare le 18 juin 2002,
Par Pacifique Kabalisa.