Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage V111

Témoignage V111

Elle se décrit comme étant devenue une handicapée physique et mentale et est fatiguée de se soigner.

J’avais 20 ans lorsque le génocide est arrivé chez nous, dans le secteur de Kinyereri. Dans la commune de Ndora, les massacres y ont commencé dès le 20 avril 1994. Bien avant cette date, les barrières étaient déjà érigées.

Personne ne traversait une commune pour aller dans une autre sans présenter sa carte d’identité. Quand on présentait une carte sur laquelle figurait l’ethnie Tutsi, on était tué de suite. Quand on était Hutu, on passait sans aucun problème.

Les Interahamwe avaient ordonné à tous les hommes et aux jeunes garçons de ma famille d’aller aux barrières pour les aider à affronter « les Inyenzi qui avaient envahi notre localité », disaient-ils.

Les femmes, les jeunes filles et les enfants ont alors été rassemblés dans la maison de mon oncle paternel. Nous avons vécu dans cette maison et chaque soir, les Interahamwe venaient fouiller. Ils pillaient et recensaient les enfants de sexe masculin qui étaient là, y compris les nourrissons.

Nous étions plus de soixante personnes dans cette maison. Après environ deux semaines, les attaquants sont arrivés chez nous. Ils ont d’abord pris les enfants de sexe masculin. Ils les ont mis ensemble pour les massacrer à coups de machette et les jeter dans des latrines.

Ensuite, c’était le tour des femmes et des jeunes filles. Ils nous ont placées l’une derrière l’autre et le carnage a débuté à coups de machette, de la première à la dernière. Ils étaient armés jusqu’aux dents. Il y en avait un qui avait une grenade, mais il ne l’a pas utilisée ce jour-là.

Il restait trois personnes devant moi dans la file, quand l’un d’entre eux, qui est d’ailleurs mort aujourd’hui, m’a dit qu’il allait me marier à son fils, puisque j’étais de bon cœur.
En effet, je lui avais rendu une dette de graines de haricots. Il a dit aux autres tueurs qu’ils devaient m’épargner. Je suis partie avec lui mais je n’ai pas passé la nuit là.

Après avoir assassiné atrocement les autres membres de ma famille, les jeunes garçons de la famille de cet assassin qui voulait me marier à son fils m’ont retrouvée dans l’enclos. Ils lui ont fait comprendre que s’il me cachait, ils allaient incendier sa maison et qu’il serait tué avec sa femme et ses enfants.

Cette foule d’assassins, qui venaient de tuer ma famille, m’ont sortie de là en manifestant leur joie à coups de sifflet. Ils m’ont emmenée sur le lieu des massacres des miens et ils m’ont forcée à boire le sang des membres de ma famille.
Puisqu’il faisait déjà noir, ils m’ont confiée à deux tueurs parmi eux. Ces derniers m’ont forcée à boire le sang.

J’ai pris le pagne que je portais, je l’ai mis sur un des cadavres, je me suis glissée dans les buissons et ils se sont mis à frapper ce mort, en croyant que c’était moi. Parmi les cadavres, il y avait des blessés qui n’étaient pas complètement assommés et qui hurlaient encore. Ces génocidaires n’ont pas su distinguer leurs voix de la mienne.

Après leur départ, j’ai quitté l’endroit et je suis allée chercher une cachette dans les roseaux, sur le domaine de mon oncle paternel. Quand j’y suis arrivée, il a commencé à pleuvoir.

Quand la pluie a cessé, les Interahamwe ont repris les tueries. Ils appelaient leurs compagnons d’armes de l’autre colline à de coups de sifflet. Ils disaient : « Abapawa muri maso ? », ce qui veut dire : « Les "power", êtes-vous vigilants ? » Le mot « power » désignent en fai, les extrémistes Hutu. Les compagnons d’armes ripostaient qu’ils étaient vigilants.

Ils ont cité les noms des membres de ma famille qui n’étaient pas encore assassinés dont ma cousine germaine et d’autres, qui n’avaient pas encore été jetés dans les latrines. Ils ont demandé qu’on les poursuive puisqu’ils pensaient qu’ils avaient échappés à la mort. Ils ont passé toute la nuit à chasser les Tutsi.

Pendant cette nuit, ils sont allés manger chez un milicien Interahamwe nommé Dismas Semuzima. Il est aujourd’hui interné dans la prison de Karubanda car il a avoué sa culpabilité.

Comme les menaces de mort continuaient à peser sur moi, j’ai tenté de quitter cet endroit pour aller dans le secteur de Nkubi, dans la commune de Ngoma, où habitait ma grande sœur. Je voulais lui demander de l’eau chaude pour soulager les douleurs aux endroits des coups de gourdin.

Arrivée à la barrière de Kinyereri, je suis passée à côté pour ne pas réveiller les tueurs qui y étaient.
J’ai poursuivi ma route et je suis arrivée à Nkubi à l’aube, vers 5 heures du matin. Ma grande sœur n’avait pas passé la nuit dans sa maison ; elle s’était réfugiée chez les voisins. Son mari avait été tué au début des massacres.

A sa grande surprise, elle m’a trouvée chez elle le matin. En me voyant, elle a pleuré et m’a demandé ce que je venais faire puisque son mari avait été tué et qu’elle ne vivait plus chez elle. Je lui ai répondu que je voulais de quoi manger et de l’eau chaude. Elle m’a dit que ça faisait longtemps qu’elle n’allumait plus le feu et qu’elle n’avait plus d’eau.

Elle a alors supplié l’enfant d’un voisin de lui apporter de l’eau. Elle l’a chauffée et m’a massée pour atténuer mes douleurs, puis elle est retournée chez son voisin pour me préparer de quoi manger. Puisqu’on ne pouvait faire autrement, je suis restée dans son enclos.

Après une semaine, j’ai été attaquée par un groupe de 18 assassins. J’ai pu en reconnaître un, qui est actuellement en prison. Je l’ai reconnu car il venait souvent chez nous avec mon beau-frère pour l’aider à transporter de la bière. Ils m’ont emmenée à l’intérieur de la maison. Ils m’ont violée et m’ont brûlé les cheveux. Puis, ils m’ont jetée au pied d’un arbre qui était derrière l’enclos. Je leur ai dit que je n’étais pas Tutsi et cet assassin que j’avais reconnu leur a dit que je mentais, que mon oncle avait aussi été tué et que sa maison avait été démolie.

Je me suis donc retrouvée dans la chambre de ma grande sœur où ils m’ont couchée sur le dos dans son lit qui n’avait plus de matelas. L’un d’eux a allumé son briquet et m’a brûlé les cheveux en disant : « Tu disais que les Hutu ont une mauvaise odeur, qu’est-ce qui pue cette fois-ci ? »
J’ai gardé le silence, puis un autre a dit : « Voilà leur méchanceté ! ».

Tout à coup, l’un d’entre eux a pris son marteau et l’a posé sur ma tempe ; un autre a mis sa lance sur mes côtes ; un troisième sa machette sur ma jambe, et le dernier a mis une hache sur ma cheville. Ils ont menacé de me tuer si j’essayais de bouger.
Le premier m’a demandé si je n’avais pas le SIDA et je lui ai répondu que non. Je leur ai demandé de ne pas me contaminer.

Ils m’ont violée à tour de rôle et après que huit génocidaires m’aient violée, ils ont convenu de partir.
Je suis restée là, à moitié morte.

Le lendemain matin, j’ai continué le chemin vers la ville de Butare. Je suis partie pendant la journée comme si je n’avais plus peur de rien. Je suis passée par Rango et Tumba. Je traversais très difficilement les barrières des Interahamwe et il m’était pénible de marcher.

A certaines barrières, les tueurs m’obligeaient à m’asseoir pour vérifier que je n’étais pas Tutsi. J’en profitais alors pour me reposer un peu. Quand je retrouvais mes forces, je leur disais que je n’étais pas Tutsi et que c’était ma mère qui l’était. Et ils me laissaient continuer mon chemin.

A la barrière de chez Théodore Sindikubwabo, il y avait des militaires armés. Je voulais que quelqu’un me fusille puisque j’avais peur de mourir de coups de machette ou de gourdin. Malheureusement, ils ne m’ont pas tuée. Ils m’ont dit tout simplement qu’il n’y avait plus de passage et j’ai dévié pour passer par Cyarwa.

A Cyarwa, j’ai été reconnue par un voisin, qui était un milicien Interahamwe. Il m’a pointée du doigt en disant aux autres : « Vous dites que vous avez décimé les Tutsi et en voilà une, une fille de X ! » Ils ont compris que j’étais Tutsi alors ils m’ont obligée à m’asseoir à la barrière. Ils m’ont dit d’attendre que vienne m’assassiner un des Interahamwe qui avait battu le record des tueries.

Je suis restée assise pendant deux heures. Miraculeusement, j’ai pu leur échapper en me faufilant avec des gens qui allaient au marché en ville, où les gens ne me connaissaient pas.

Arrivée à la barrière, tout près de l’Université Nationale du Rwanda, les tueurs qui y étaient m’ont demandé ma carte d’identité. Je leur ai répondu que je l’avais oubliée à la maison. Ils m’ont obligée à m’asseoir. Ils disaient que j’étais Tutsi et que je leur ai menti en disant que je ne l’étais pas.
Ils savaient que j’allais au marché et que j’accompagnais parfois mon père à la barrière. Ils disaient que mon père était comme eux. Ils ont continué à arrêter les gens et je me suis glissée à nouveau parmi ceux qui allaient au marché.

Je suis arrivée à l’EER (Eglise Episcopale au Rwanda) où se trouvaient beaucoup d’autres réfugiés Tutsi. Là, les massacres étaient plus sporadiques.
Il y avait de nouveaux arrivants chaque jour. Nous passions la nuit dehors parce que nous étions trop nombreux pour la capacité des bâtiments. Les militaires marchaient sur nos corps avec leurs bottines et nous frappaient. Ils enlevaient des Tutsi à tuer.

Un pasteur dont je ne connais pas le nom nous a chassés et nous nous sommes dirigés vers la préfecture. En y arrivant, nous avons continué à vivre dans les mêmes conditions qu’à l’EER : personne ne s’abritait lorsqu’il pleuvait et nous n’avions rien à manger. Les tueurs abusaient des femmes et des jeunes filles.

Après un certain temps, la Ministre Pauline Nyiramasuhuko et le nouveau Préfet de Butare durant le génocide ont demandé d’enlever ces « déchets » de la cour de la préfecture. Ils parlaient de nous. Ils ont envoyé des bus pour nous transporter à Nyange dans la commune de Nyaruhengeri.

Arrivés à Nyange, une foule d’Interahamwe nous a attaqués. Beaucoup de gens y ont laissé la vie. Beaucoup parmi eux étaient nus puisque leurs vêtements avaient été pris par les génocidaires. Par un concours de circonstances, j’ai réussi à m’enfuir avec une poignée d’autres personnes. Nous nous sommes redirigés vers la préfecture.

Le lendemain, des militaires armés de fusils sont venus et nous ont menacés de nous tuer si nous ne quittions pas l’endroit. Nous leur avons répondu que s’ils le voulaient, ils pouvaient le faire car nous ne savions pas où aller. Ils ont alors continué à faire leurs massacres sporadiques.

Au mois de juin, ils nous ont emmenés à Rango, dans un endroit clôturé, où ils ont désignés deux Interahamwe comme gardiens. Les autres tueurs passaient leur temps à creuser des fosses dans lesquelles ils allaient nous jeter.

Quant à nous, les coups étaient devenus notre régime habituel. C’était le chaos car chacun des violeurs s’occupait de ses affaires et les femmes à violer étaient nombreuses. Ils abusaient de nous dans la cour de la préfecture. Ils nous mettaient sur le côté, là où les autres réfugiés ne pouvaient pas nous voir. Ils abusaient tellement de nous que nous désirions nous faire tuer.

Ce sont les Inkotanyi qui nous ont sauvés et qui ont sauvé les enfants Tutsi devenus enfants de la rue. Les militaires de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise) nous ont ramenés à la préfecture.

Le lendemain, ils nous ont conduits au stade Huye, où ils nous ont donné à manger et des vêtements. Nous nous sommes lavés. Nous y avons passé presque une semaine avant d’être dirigés vers l’église catholique de Save. Certains ont été logés dans les bâtiments de l’école primaire car nous étions nombreux.

Quand nous avons quitté Save, la sécurité était totalement revenue à Butare et chacun est allé s’occuper de sa survie. En ce qui me concerne, j’ai vécu et travaillé comme bonne chez ma tante paternelle qui était mariée à un Hutu.

J’ai des douleurs partout. J’ai passé plusieurs mois à l’hôpital et j’y suis sortie un peu soulagée. J’ai été soignée pour les traumatismes dus aux viols et aux coups. J’ai eu des problèmes au niveau de l’utérus suite aux viols et jusqu’à aujourd’hui, j’ai encore des écoulements de pus mais je ne me fais plus soigner, j’en ai assez. Je suis devenue une handicapée physique et mentale.

Je ne peux pas te raconter mon histoire du génocide dans sa totalité, ça prendrait des semaines et des semaines. Je ne t’ai fait qu’un tout petit résumé.

Témoignage recueilli à Butare le 21 novembre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.