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Témoignage V112

Désormais, les relations sexuelles la dégoûtent.

J’avais 27 ans au moment du génocide. Je vivais à Vumbi avec mes deux parents, mes frères et mes sœurs. Nous sommes cinq dans notre famille. J’avais une fille. Le père de ma fille était un de nos voisins, un commerçant qui contribuait largement au bien-être de sa fille. Mes parents ont été tués pendant le génocide. Trois de mes frangins sont morts. Il ne reste plus que deux survivants : ma sœur et moi.

Quelques jours avant que l’avion du Président Habyarimana ne s’écrase, le 06 avril 1994, j’étais partie rendre visite à ma tante maternelle qui habitait Nyanza. Elle était mariée à un Hutu.

Quelques jours plus tard, une foule de tueurs est venue chez elle à la recherche de gens à tuer. Ils m’ont vue et comme ils ne me connaissaient pas, ils m’ont demandé ma carte d’identité. Je me suis dit qu’il ne fallait en aucun cas qu’ils voient ça, sinon je serais morte. J’ai donc caché ma carte en leur disant que je l’avais perdue.

Parmi ces Interahamwe se trouvait un grand homme en tenue militaire. Comme les autres insistaient pour voir ma carte d’identité, il leur a rappelé qu’après tout, ce n’était pas moi qu’ils venaient chercher et qu’il ne manquait pas de gens à tuer. Et ils sont tous partis sans m’avoir touchée.

Le soir du même jour, le grand homme est revenu seul et m’a dit que je devais lui donner mon corps en échange du fait qu’il m’avait sauvé la vie. Je n’avais pas le choix, je me disais que si je refusais, il allait me tuer ou appeler d’autres pour le faire. Je me disais aussi que s’il m’avait sauvée de ce coup là, il pouvait aussi le faire dans d’autres circonstances.

Il m’a violée trois jours de suite, à chaque fois le soir. Il m’emmenait dans la brousse tout près de la maison de ma tante et il me forçait à coucher avec lui.

La dernière fois qu’il est venu, il savait qu’il n’allait pas revenir. Il m’a laissé un papier sur lequel il avait écrit à l’attention des autres Interahamwe que personne ne devait me toucher et que même si je n’avais pas de carte d’identité, il me connaissait.
A chaque fois qu’il le fallait, je montrais cette feuille de papier aux assassins qui venaient pour me tuer et après l’avoir lue, ils hochaient la tête et repartaient.

Plus tard, un militaire de la région, qui était ami de la famille de ma tante, est venu me chercher. Il voulait que j’aille chez lui pour garder sa mère malade. Etre près de sa mère était un prétexte pour me violer à chaque fois qu’il rentrait. Il ne se souciait ni du temps, ni des circonstances : je n’étais en fait que son objet. Il était très brutal et j’avais peur de lui. Il rentrait avec de la viande de vaches appartenant aux gens qu’il avait tués dans la journée et d’autres provisions qu’il pillait.

Un jour, il avait pillé beaucoup de choses, parmi lesquelles des préservatifs et ce soir-là, pour abuser de moi, il a utilisé un préservatif qu’il a retiré en disant que ce n’était pas bon.

Nous sommes restés ensemble pendant deux semaines et c’est durant la troisième semaine que les Inkotanyi sont venus et que les Interahamwe ont fui. Il s’est enfui avec eux et a laissé sa mère et moi derrière lui. Je ne l’ai plus revu.

Plus tard, j’ai découvert que j’étais enceinte. Il m’a laissé pas mal d’autres problèmes car il me violait sans repos. Lorsque je devais uriner, j’avais des démangeaisons au niveau du sexe. J’avais aussi très mal au bas-ventre.
Plus tard, les Inkotanyi m’ont donné des antibiotiques et maintenant, je vais bien.

Après le génocide, un Blanc, qui avait épousé une fille de ma famille, m’a aidée à récupérer la maison d’un de mes oncles paternels.
J’occupe cette maison pour le moment avec mes deux enfants et les deux orphelins du père de ma fille. Ce dernier a été tué pendant le génocide ainsi que sa femme et ils ont laissé deux de leurs enfants. Comme ils n’avaient personne pour s’occuper d’eux et qu’ils me connaissaient, ils m’ont demandé de vivre chez moi. Je n’ai pas pu refuser.

Ils sont à l’école secondaire et ma fille aînée est en cinquième primaire.
Elle n’avance pas facilement à l’école mais cela est dû aux atrocités qu’elle a vécues pendant le génocide.
En effet, elle a été violée alors qu’elle n’avait que sept ans. Elle est tout le temps malade. Elle est obligée de rester au lit au lieu d’aller à l’école. La regarder, ça me fait souffrir. A cause de ce qu’elle a enduré et de ce que j’ai vécu, je me suis décidée à ne plus me marier et à ne plus avoir de relations sexuelles avec qui que ce soit. Ces choses me dégoûtent.

J’essaie de gagner ma vie en travaillant comme journalière à l’Hôpital Universitaire. Je ne gagne que 6.000 francs rwandais par mois, à condition d’avoir travaillé tous les jours.

Je n’ai pas de carte pour me faire soigner.
Seule l’ABASA (Association des victimes de viols pendant le génocide) m’aide à sortir de l’isolement. Avant, on était comme des animaux et c’est grâce à cette association que nous avons retrouvé la vie.

Je suis allée me faire examiner ainsi que ma fille. Nous n’avons pas le SIDA, mais elle est maladive.

Je voudrais bénéficier d’une assistance matérielle.
J’aimerais qu’on aide mes enfants pour le matériel scolaire et pour les soins médicaux.

Témoignage recueilli à Butare le 25 octobre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.