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Témoignage V113

Elle a été violée pour avoir épousé un Tutsi.

Bien avant le début du génocide, je vivais à Nyamagabe, dans la commune urbaine de Gikongoro. J’avais 33 ans et j’étais mariée. J’avais trois enfants mais l’un d’eux est mort peu de temps avant les massacres, suite à une maladie. Mon mari et moi vivions de l’agriculture.

Pendant le génocide, j’avais donc deux enfants. A ce moment-là, j’étais allée passer quelques jours chez mon frère à Gasaka, non loin de chez moi ; mes enfants étaient avec leur père.

Juste après le crash de l’avion de Habyarimana, des Hutu ont commencé à brûler les maisons des Tutsi. Là où j’étais, les tueries ont commencé exactement le 10 avril. Un Hutu voisin avait assassiné ce jour-là une voisine Tutsi et nous avons fui dans la brousse.

Le 12 avril, mon mari m’a apporté les enfants en me disant de les garder car il ne pouvait pas se cacher avec eux. J’ai eu peur de rester avec mes enfants chez mon frère ; je me disais qu’on pouvait les tuer sous mes yeux et je les ai emmenés chez un voisin. Mon mari m’avait dit où il allait se cacher et il voulait que je lui apporte à manger, si l’occasion se présentait.

Quelques jours plus tard, vers le 20 avril, les Interahamwe ont brûlé ma maison. Ils étaient enragés parce qu’ils avaient raté mon mari et les enfants. Moi en revanche, je ne faisais pas partie du groupe qui devait être tué, car je suis d’origine ethnique Hutu.
Ainsi, j’ai laissé mes enfants chez ce voisin et je suis allée garder ma maison.

La même nuit, un groupe de tueurs est venu chez moi et ils n’ont pas pu trouver mon mari et les enfants pour les assassiner. Parmi eux se trouvaient plusieurs Hutu que je connaissais et d’autres qui m’étaient inconnus , eux ne sont pas entrés chez moi. Ils ont fouillé ma maison pour retrouver mon mari et mes enfants, mais en vain.

Quelques-uns sont partis, tandis que deux autres n’ont pas voulu bouger de là. Ils m’ont dit qu’ils avaient découvert la cachette de mes enfants et que je devais aller leur dire au revoir car ils allaient les tuer.
Nous sommes sortis de chez moi et arrivés à un sentier, ils m’ont ordonné de me coucher par terre. Ils m’ont violée à tour de rôle.

Ils se moquaient de moi en disant que j’avais décidé de coucher avec des Tutsi (mon mari), mais que cette fois-ci, les choses avaient pris une autre tournure. Ils m’ont empêchée de crier en me montrant les machettes qu’ils avaient en main. Ils menaçaient de me tuer et j’avais très peur.

Finalement, ils s’en sont allés. Je n’ai pas voulu retourner chez moi, de crainte qu’ils ne reviennent m’y retrouver. Je suis allée retrouver mes enfants chez mon voisin. Ce dernier nous a donné refuge jusqu’à la fin du génocide.

J’ai vécu avec mon frère jusqu’en 1995 et puis, j’ai regagné ma maison. J’ai été obligée de construire sur la parcelle de mes parents car je n’avais plus droit au terrain de mon mari, puisque nous n’étions pas légalement mariés. Néanmoins, comme il n’y a personne pour exploiter les champs de mon mari, je les cultive.

Le plus grand de mes enfants est en sixième année de l’école primaire et l’autre en cinquième année. Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) nous apporte une assistance en matière de soins de santé.

Je suis membre de l’association AVEGA (Association des Veuves du Génocide) qui me soutient beaucoup. Dernièrement, dans le cadre de cette association, on m’a donné de l’argent pour faire soigner l’un de mes enfants qui souffrait d’une maladie oculaire.
Il me manque 500 francs rwandais pour faire un dépistage du VIH/SIDA. Depuis ce viol, je souffre souvent de maux de ventre.

Témoignage recueilli à Gikongoro le 4 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.