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Témoignage V114

Il l’a accueillie et cachée, mais à quel prix…

Je ne me souviens pas des dates auxquelles le génocide a débuté dans notre région, mais juste après son déclenchement, nous nous sommes exilés en prenant des directions différentes.

Les Interahamwe de la commune de Mudasomwa avaient commencé à mettre le feu à toutes les maisons des Tutsi et ça n’allait pas tarder à atteindre notre colline. Mon père, ma mère et quatre enfants ont fui vers Murambi, où beaucoup de Tutsi s’étaient réfugiés. Deux de mes frères et moi sommes partis ensemble vers les collines voisines, mais après un certain temps, nous nous sommes dispersés.

Moi, je suis allée dans une habitation dont je ne connaissais pas le propriétaire ; il m’a accueillie et m’a cachée. Ce n’était pas par simple pitié qu’il m’a accueillie. C’était un homme marié légalement. J’y ai vécu le calvaire jusqu’en 1995, quand mon cousin est venu me chercher. Lui aussi avait survécu au génocide.

L’homme qui m’a accueillie avait un plan. Il me violait à chaque fois que sa femme partait aux champs. Il me forçait à coucher avec lui et comme je savais que mes parents étaient morts et que je n’avais nulle part où aller, je n’avais pas le choix : j’avais peur de perdre ma vie.
J’y ai vécu dans des conditions horribles mais j’ai été obligée de tout supporter, étant donné que je n’avais pas d’alternative.

L’homme en question m’a transmis la syphilis. Je n’ai pas su directement que j’étais contaminée. Je suis allée voir le médecin pour une autre maladie et les résultats des examens ont révélé que j’avais également la syphilis. Je me suis fait soigner à l’hôpital de Kigeme et on m’a ensuite transférée à l’Hôpital Universitaire de Butare.

J’habite chez mon cousin avec deux autres frères – notre cousin est notre tuteur. L’un de mes frères étudie en première secondaire et ses frais de scolarité sont payés par le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide). L’autre est en cinquième primaire. Mon cousin est marié et père de quatre enfants.

Je n’ai jamais fait le test de dépistage du VIH/SIDA.
Je n’ai reçu d’assistance que de mon cousin. C’est lui qui assume nos besoins.
Nous cultivons également les champs de nos parents et la récolte nous fait vivre. Des fois, notre cousin vend la récolte de nos champs pour pouvoir nous acheter ce dont nous avons besoin. Il nous aide dans la limite de ses modestes moyens. Personne d’autre dans la famille n’a survécu, sauf la deuxième femme de mon père, avec qui nous partageons le domaine familial.

Je n’ai pas traduit en justice celui qui m’a violée car il est parti en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre) avec sa femme. Ils ne sont pas revenus ; peut-être même qu’ils ont trouvé la mort là-bas. Ils n’avaient pas d’enfants.

J’ai besoin d’une maison à moi et de quoi me nourrir, parce que les moyens de mon cousin ne suffisent pas à faire vivre neuf personnes. C’est un fardeau très lourd pour lui.

Témoignage recueilli à Gikongoro le 3 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.