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Témoignage V115

Elle dénonce la corruption des juges.

J’avais 31 ans au moment du génocide et j’étais mariée. Nous vivions de l’agriculture. J’ai connu les premiers actes de génocide sur la colline de Gitega. Au début du génocide, j’étais à la maison. Les tueries ont commencé dans la région de Bunyambilili, ancienne sous-préfecture de Kaduha.

On voyait des maisons brûler. Mais bien avant la mise en œuvre de ce plan d’extermination des Tutsi en 1994, on pouvait déjà en voir les signes de sa préparation.

En effet, en 1990, juste au début de l’attaque du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi), beaucoup de Tutsi avaient été emprisonnés parce qu’ils étaient injustement accusés de comploter avec les Inkotanyi.

Nous avons appris la nouvelle de la mort du Président Habyarimana le matin du 7 avril 1994 par nos voisins. Dès ce jour-là, nous avons vu les maisons brûler dans la région de Bunyambilili. Deux jours après, les tueries ont atteint Kibingo, une colline voisine de la nôtre. Les Tutsi se sont alors réfugiés vers la paroisse de Cyanika, mais nous, nous ne sommes pas partis avec les autres. Un militaire, qui était notre voisin, a dit à mon mari qu’il allait le cacher et l’a empêché d’aller à la paroisse.

Les massacres ont pris une grande ampleur. La maison de mon beau-père a été brûlée. J’ai dit à mon mari que la situation était grave. Notre voisin militaire l’a emmené chez lui pour le cacher et m’a dit de rester à la maison pour qu’elle ne soit pas démolie par les Interahamwe.

Comme je suis Hutu, il croyait que les miliciens n’allaient pas mettre le feu à notre maison si j’y étais présente. Mon mari a passé deux nuits chez ce militaire.

Le troisième jour, les tueries ont atteint notre localité. Le militaire est allé rejoindre les autres miliciens pour massacrer et piller. Toutes les maisons de nos voisins ont été brûlées, sauf deux maisons de Tutsi mariés à des Hutu.
Les gens ont continué à se réfugier à la paroisse de Cyanika.

Les habitants de Kiraro et de Kibingo étaient dans l’attaque qui a envahi notre colline ; ils étaient armés de lances et d’autres armes blanches. Ils sont passés à côté de moi ; j’étais assise tout près de notre maison. Ils savaient que j’étais mariée à un Tutsi. Deux hommes qui faisaient partie de cette attaque se sont approchés de moi et ont dit : « Et si on la violait ! ».

Ces gens-là, je ne les connaissais pas. Ils se sont précipités sur moi, m’ont ordonné de me coucher par terre et l’un d’eux m’a violée. Le deuxième n’a pas eu le temps de le faire car j’ai crié et les voisins sont venus à mon secours. Ils ont brûlé notre maison en ma présence.

Je suis descendue vers l’habitation du militaire qui avait caché mon mari et j’ai rencontré un Twa. Il m’a forcée à m’asseoir par terre et m’a demandé où était mon mari. Il m’a donné des coups de poing sur la tête. Un homme est intervenu, qui lui a dit que j’étais Hutu, puis qui l’a mis en garde en lui disant que si jamais il me tuait, il allait le payer cher. Le Twa m’a alors laissé partir en m’injuriant.

Je suis allée chez le militaire qui a tout de suite fait sortir mon mari. Je l’ai supplié de le garder et il a refusé. Le militaire m’a conseillé de retourner chez mes parents, mais j’ai refusé parce que mon mari m’avait demandé de rester avec lui jusqu’à la dernière heure de sa vie. Il nous a alors chassés.

Mon mari est allé se cacher dans une petite hutte de pailles chez mon oncle maternel. Le militaire m’a de nouveau conseillé d’aller chez mes parents. Comme les tueurs étaient encore là, je lui ai dit de demander à mon oncle de m’accompagner.

Mon oncle m’a signifié que s’il avait su que mon mari était chez ce militaire, il l’aurait dénoncé. Il a donc refusé de m’accompagner mais le militaire lui a dit que s’il ne m’accompagnait pas, il serait maudit. Mon oncle m’a alors accompagnée jusqu’au domicile de mes parents et avant de retourner chez lui, il a dit à ma mère qu’il allait déloger mon mari.
Ma mère a voulu l’empêcher de chasser son gendre mais mon oncle a insisté pour le conduire à Cyanika, où se trouvaient beaucoup d’autres réfugiés Tutsi.

Quand mon oncle a conduit mon mari à Cyanika, les miliciens ont essayé de le tuer mais il y a échappé et est revenu chez mes parents, vers 4 heures du matin. Il lui a été très difficile d’atteindre notre maison, à cause des barrières érigées un peu partout dans les rues. Il a passé trois jours avec moi et le quatrième jour, deux attaques des Interahamwe nous ont atteints.

La première était dirigée par un homme que je connais et qui réside actuellement à Kigali ; il vient souvent en cachette voir sa femme qui habite toujours notre localité.

Les gens qui ont mené ces attaques étaient, pour la plupart, des amis de notre famille. Quelques-uns sont en prison, d’autres ont dernièrement été libérés suite au communiqué du Président de la République du 01 janvier 2003 et se trouvent pour le moment dans les camps de solidarité ; d’autres encore vivent chez eux en toute impunité.

Ceux contre qui nous avons déposé plainte en justice ont corrompu les juges et ont été libérés. Après leur libération, nous avons subi des menaces incessantes. Ma famille et moi avons été battus sérieusement par des personnes inconnues qui sont venues dans une camionnette avec le procureur - dont le nom m’échappe. Ils ont fortement battu mon père et ma petite sœur.
Celui qui était derrière ce complot est de la famille de ceux qui ont tué mon mari et mon enfant.

J’ai porté plainte devant la justice mais mon problème n’a pas été résolu. Après quelques jours, le tueur de mon enfant a été libéré, alors que c’était lui qui avait commis ce crime.

Je suis retournée me plaindre devant la justice : j’ai mis en garde les juges et le procureur, en leur rappelant que la corruption contre le sang des victimes du génocide leur attirerait des malédictions. Il a alors été arrêté et emprisonné.
Puis à nouveau, il a échappé à la prison avant même que l’amnistie du Président ne soit accordée.

Depuis la fin du génocide, les auteurs que j’ai dénoncés devant la justice me poursuivent. Souvent, je subis des menaces parce que j’ai dit la vérité. Je suis menacée à tort par n’importe qui.

Un jour, un homme que je connais m’a prise dans la rue, m’a emmenée dans sa maison et m’a violée. Tout le monde dans la rue a vu la scène, mais personne n’est intervenu pour me protéger.
J’ai expliqué mon problème aux autorités compétentes, mais personne ne l’a résolu jusqu’à présent.

Avant le génocide, j’étais mère de trois enfants et j’avais une grossesse presque à terme ; l’un de mes enfants a été tué avec son père.
Aujourd’hui, j’en ai trois mais bien qu’ils ne soient pas nombreux, il m’est très difficile d’assurer leur survie.

Le gouvernement a fait construire des maisons sur le domaine familial sans me verser la moindre indemnité ; je n’ai plus de terre pour cultiver et je n’ai aucun autre moyen de subsistance.

L’aîné est en sixième année primaire, l’autre en quatrième et le dernier en deuxième.
Je pense que j’ai peut-être attrapé des maladies sexuellement transmissibles. Je ne me suis pas fait examiner, je ne sais donc pas si j’en ai attrapé.

Je suis membre d’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) mais cette association, elle non plus, n’a plus de moyens pour nous assister. Elle nous assiste moralement en nous donnant des conseils.
Tout au début, nous avons bénéficié de denrées alimentaires et de chèvres à élever. Malheureusement, certaines sont déjà mortes.
J’habite dans une agglomération dont les maisons ont été construites par la Caritas.

Pour ce qui est de la justice, nous avons eu un avocat qui nous a beaucoup aidés dans les procès. Il nous donnait des conseils, nous indiquait les papiers nécessaires pour la partie civile, afin de pouvoir réclamer des dommages et intérêts, mais nous n’avons pas encore été dédommagés. Il est venu aux premiers procès et depuis lors, nous ne l’avons plus revu.

Personne d’autre ne nous offre de l’aide. J’ai pas mal de problèmes à résoudre et les moyens me font défaut.
Mon souhait concernant la nature de l’aide serait d’avoir de l’argent pour un projet d’élevage de porcs et de chèvres ou pour un commerce de bière de sorgho.

Avec ces projets, je pourrais gagner ma vie et subvenir aux besoins de mes enfants. J’ai besoin aussi d’être juridiquement assistée : je souhaiterais traduire en justice les personnes qui m’ont causé préjudice car les dirigeants des instances semblent être leurs complices. J’ai besoin d’être protégée contre leurs menaces.

Témoignage recueilli à Gikongoro le 24 février 2003,
Par Pacifique Kabalisa.