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Témoignage V116

Manque d’assistance, impunité des bourreaux… l’insécurité n’a pas cessé avec la fin du génocide.

J’avais 37 ans au moment du génocide. J’étais chez moi, dans la cellule de Butare. Au mois d’avril 1994, pendant la saison des pluies, nous avons été surpris par des incendies de maisons dans la région voisine de Bunyambilili mais nous ne savions pas exactement ce qui se passait.

En quelques jours seulement, notre localité a été atteinte par ces incendies. On a commencé par la maison de notre voisin. Nous avons alors réalisé le danger qui nous guettait et nous nous sommes réfugiés dans les champs de sorgho qui étaient tout près. De là, j’ai vu les deux fils d’un voisin mettre le feu à notre maison. Nous avons passé la nuit dans la brousse et j’ai dû me séparer de mon mari.

Je l’ai retrouvé le troisième jour et je lui ai proposé d’aller à la paroisse de Cyanika, au lieu de mourir sans tenter de s’échapper. Beaucoup de Tutsi menacés s’étaient réfugiés dans cette paroisse.

Mon mari a été enlevé par les deux garçons qui avaient incendié notre maison, et qui l’ont d’ailleurs tué par après. Je ne sais pas où il a été massacré mais je sais qu’il a été assassiné avec notre fils.

Après avoir appris la nouvelle de la mort de mon époux, j’ai essayé de gagner le domicile de mes parents à Kiraro. En cours de route, plus précisément à Gasharu, j’ai rencontré un jeune homme inconnu qui m’a violée.
Par chance, après avoir satisfait ses instincts, il est parti et m’a laissée à cet endroit. J’ai alors continué mon chemin et je suis arrivée chez mes parents. Ma mère était à la maison ; j’ai vécu avec elle jusqu’au mois de juillet.

Le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) est alors arrivé pour libérer une grande partie du pays mais nous, nous étions dans la zone turquoise surveillée par les militaires français. Les réfugiés, qui fuyaient les combats entre le FPR-Inkotanyi et le gouvernement intérimaire, arrivaient en masse à Gikongoro et nous avons été obligés d’aller dans les camps de réfugiés de Nyamurinda.

Quand les camps ont été détruits par le FPR-Inkotanyi, je suis rentrée chez moi. Je vivais au centre de négoce de Gako et j’allais cultiver mes champs. Je suis restée là pendant un certain temps et la Caritas nous a construit une agglomération dans laquelle nous vivons encore aujourd’hui.

Après le viol que j’ai subi pendant le génocide, je n’ai pas eu de problèmes apparents. Mais quand nous étions encore au centre de négoce de Gako, des bandits ont continué de nous envahir la nuit ; ils nous frappaient et nous violaient.

Suite à ces viols de 1995, je suis tombée enceinte et j’ai fait une fausse couche. Je me suis fait soigner au centre de santé de Cyanika et aujourd’hui, je me sens guérie. J’ai eu de petites plaies au niveau de l’orifice vaginal. On les a soignées mais parfois, j’ai des démangeaisons qui me donnent envie de gratter.

Les auteurs des crimes dont nous avons été victimes ont été traduits en justice. Certains sont en prison ou se sont échappés après avoir été arrêtés ; d’autres ont bénéficié de la grâce présidentielle et ont été libérés dernièrement. Beaucoup sont cachés et ne sont pas encore arrêtés.

De la part de l’AVEGA (Association des Veuves du Génocide), j’ai reçu des vivres, du matériel et des animaux domestiques, mais beaucoup de ceux-là sont morts.
En plus de l’assistance matérielle, l’AVEGA nous donne des conseils relatifs aux problèmes que nous avons rencontrés pendant le génocide et au comportement que nous devons adopter aujourd’hui.

Certains de ceux qui nous ont violées sont morts de maladies et cela nous fait douter de notre santé. Nous craignons d’avoir attrapé des maladies sexuellement transmissibles comme le SIDA. Je n’ai pas fait le dépistage du VIH/SIDA ; je ne sais même pas où on se fait examiner. J’y serais allée, si je connaissais l’endroit.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) assiste les survivants mais moi, je ne sais pas par quelles voies passer pour obtenir son assistance. Je n’ai jamais demandé d’aide au FARG.
Je n’ai aucun problème avec mes voisins, nous sommes en bons termes.

Pour ce qui est de mes besoins en assistance, je souhaiterais avoir de l’argent pour faire de l’élevage ou pour lancer un petit commerce.

Dans le domaine juridique, les choses sont trop ambiguës. Il est par exemple inconcevable de voir les vieillards libérés, alors que ce sont eux qui ont guidé les plus jeunes dans les tueries.
Nous subissons une souffrance immense, puisque nous sommes obligés de cohabiter avec nos bourreaux, qui n’ont pas été punis pour le mal qu’ils ont fait.

Témoignage recueilli à Gikongoro le 24 février 2003,
Par Pacifique Kabalisa.