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Témoignage V117

Elle a été trahie par sa propre sœur et par son beau-frère.

Au départ, je vivais dans la commune de Kinyamakara où j’étais mariée à un homme agriculteur, comme moi. Nous avions ensemble trois enfants. Le mercredi 6 avril 1994, le plus jeune de mes enfants est décédé. Je l’avais laissé à la maison en bonne santé et quand je suis revenue du champ, je l’ai trouvé mort.

Le lendemain, nous sommes allés l’enterrer. Les gens disaient ce jour-là que Habyarimana avait trouvé la mort dans un accident d’avion. Ainsi, pendant le génocide, il me restait alors deux enfants.

Le dimanche suivant cet enterrement, des Hutu se sont mis à brûler les maisons de leurs voisins Tutsi. Dès ce jour, on voyait certaines personnes aiguiser leurs machettes. Un groupe de Tutsi a fui vers le domicile du Bourgmestre de notre commune.

Moi, j’ai pris mes deux enfants et nous sommes allés dans ma localité d’origine, dans le secteur de Mugano. Chez moi, il ne restait que ma mère et ma sœur. Mais durant notre séjour, ma sœur m’a causé de sérieux problèmes. Elle donnait le signal aux tueurs pour qu’ils viennent nous assassiner, mes enfants et moi. Elle proclamait tout haut que je n’étais que sa demi-sœur, que mon père était Tutsi et le sien Hutu. Heureusement, nos frères n’étaient pas d’accord avec elle et ils me cachaient.

J’ai été obligée de quitter cet endroit car je me disais que ma sœur allait tôt ou tard finir par me trahir. J’ai pris la route sans savoir où aller. En chemin, j’ai croisé des Tutsi qui fuyaient vers Murambi et je les ai suivis. Parmi eux, j’ai reconnu une jeune fille qui était fiancée à l’un de mes frères.

Quand nous sommes arrivés à la barrière, près de l’endroit où se trouve actuellement le mémorial, les Interahamwe ont tué tous les hommes et quelques femmes. Nous, les autres femmes, avons été emmenées dans la brousse se trouvant non loin de là, pour nous violer.

Je me souviens que ce jour-là, j’ai été violée par cinq hommes que je ne connaissais pas. J’ai quand même pu me lever, ainsi que la fiancée de mon frère, et nous sommes allées vers le site de Murambi où se trouvaient beaucoup de réfugiés Tutsi. Nous y avons passé deux jours mais comme nous avions faim, nous avons décidé de fuir.

Le soir, j’ai mis mon enfant au dos – j’avais laissé l’autre avec ma mère – et nous avons pris la direction de Kinyana, dans la commune de Karambo, pour aller chez ma marraine. Celle-ci nous a donné refuge jusqu’à la fin du génocide.
La fiancée de mon frère, mon enfant et moi avons quitté cet endroit vers le mois de juillet pour aller vivre dans un camp à Cyanika.

Deux mois plus tard, j’ai quitté ce camp pour aller vivre avec ma mère. Pendant deux ans, nous avons vécu ensemble et j’ai retrouvé mon autre enfant.

Ensuite, une amie m’a prêté sa maison, dans une agglomération qui se trouve à Rwamweru, car elle avait une autre maison construite par la Caritas.
Dernièrement, notre conseiller m’a donné du bois de construction et j’ai commencé à bâtir ma maison, mais je n’ai pas de tôles. A cause de la pluie, la maison est en train de s’écrouler.

Je ne m’entends pas bien avec mon beau-frère car il m’empêche de cultiver les champs de mon mari. Il avance comme argument que je ne suis pas sa femme légale ; il a même vendu une partie de ces terrains.
Pour le moment, je suis obligée de louer les champs d’autrui pour survivre.

Je n’ai pas les moyens de faire un dépistage du VIH/SIDA. Je suis malade mais je ne suis pas certaine d’avoir cette maladie. J’ai souvent des maux au bas-ventre et des maux de dos.

Seul le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) m’aide en ce qui concerne les soins de santé, mais je ne bénéficie d’aucune autre assistance. Je voudrais avoir un soutien matériel pour achever la maison, ainsi qu’une assistance juridique pour que mon beau-frère me rende les terrains.

Témoignage recueilli à Gikongoro le 4 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.