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Témoignage V118

Elle n’ose pas raconter son viol à son mari.

Au moment du génocide, j’avais 22 ans et j’étais fiancée à un homme Hutu. J’avais terminé l’école primaire mais je n’avais pas pu continuer mes études et faire l’école secondaire. J’étais encore dépendante de mes parents. Nous étions huit enfants et j’étais la troisième. Nous habitions la commune de Nyamagabe.

Le dimanche suivant la mort du Président Habyarimana, des Hutu se sont mis à brûler les maisons des Tutsi et à manger leurs vaches. Quand nous avons vu ces horribles choses, nous avons décidé de fuir.
Mes frères et sœurs se sont réfugiés dans les maisons des voisins Hutu mais moi, comme j’avais entendu dire que les gens mal intentionnés craignaient la maison de Dieu, je suis allée avec d’autres réfugiés à la paroisse de Gikongoro.

Nous y avons trouvé beaucoup d’autres Tutsi. Je me souviens d’un jeune homme avec qui j’ai passé un peu de temps ; il était de chez nous.
Quand le curé de cette paroisse s’est rendu compte que nous étions nombreux, il nous a ordonné d’aller à Murambi. Là-bas, il y avait une enceinte appartenant à une école technique. Il nous y a conduits.

A Murambi se trouvaient beaucoup de réfugiés Tutsi. Les hommes Tutsi essayaient de se défendre contre les attaques des Interahamwe qui venaient armés jusqu’aux dents. Ils avaient des machettes, des gourdins, des lances, etc. J’y ai passé deux nuits et durant la troisième, avec quelques autres personnes, nous avons fui.

Parmi les personnes avec lesquelles j’ai fui se trouvait ma belle-sœur (la sœur de mon fiancé). Cette dernière m’a convaincue que nous devions nous réfugier dans la cellule de Kinyana ; elle croyait qu’on y serait en sécurité.

Durant notre fuite, nous sommes passées près d’une petite forêt dans laquelle nous avons croisé quatre Interahamwe. Après avoir assassiné les hommes, ils se sont partagé les femmes qui étaient là.
Cette nuit-là, j’ai été violée par un Interahamwe que je ne connaissais pas. Quand il a eu terminé, il m’a poussée en me disant qu’il ne voulait pas me tuer mais que les autres Interahamwe m’achèveraient. A ce moment, je saignais car je n’avais jamais connu d’homme.

Ainsi, avec ma belle-sœur qu’on venait aussi de violer, nous sommes allées à Kinyana en passant par les buissons. On ne voulait pas être remarquées, par peur qu’ils nous tuent ou nous violent encore une fois. Heureusement, durant notre route, nous n’avons pas rencontré d’autres Interahamwe, jusqu’à ce qu’on arrive à destination.

Nous avons vécu chez la marraine de ma belle-sœur jusqu’à la fin du génocide. Plus tard, au mois de juillet, nous sommes allées vivre dans un camp de réfugiés à Cyanika.

Vers le mois d’août, je suis rentrée chez ma belle-famille car aucune autre personne de ma famille n’avait survécu au génocide.
Mon fiancé m’a prise chez lui et jusqu’à aujourd’hui, nous vivons ensemble. Mais je n’ai jamais eu le courage de lui avouer le viol que j’ai subi. J’ai peur qu’il ne me repousse ou qu’il me chasse de chez lui, alors que je n’ai nulle part où aller. Nous avons trois enfants ensemble et je cultive nos champs.

Je n’ai malheureusement plus aucun membre de ma famille et je vis dans la crainte d’être renvoyée par mon mari.

Je n’ai jamais fait un dépistage du VIH/SIDA car je n’en ai pas les moyens.

Témoignage recueilli à Gikongoro le 5 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.