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Témoignage V120

Tabassée, elle est tombée dans un long coma ; lorsqu’elle s’est réveillée, elle avait des douleurs au vagin.

J’avais 26 ans au moment du génocide, je vivais encore chez mes parents. A Gikongoro, après la mort du Président Habyarimana, les miliciens ont commencé à voler les vaches et à tuer certains Tutsi. Nous nous sommes alors tout de suite réfugiés à la paroisse de Cyanika.

La première attaque des Interahamwe à la paroisse de Cyanika a eu lieu le 21 avril 1994. Ce jour-là, ils ont commencé les massacres le matin, puis sont partis pour revenir le lendemain. Ils utilisaient des fusils et des armes blanches. Ceux qui avaient des fusils tiraient sur la foule des réfugiés et les autres les assommaient avec des armes blanches.

J’ai quitté cet endroit le deuxième jour et j’y ai laissé d’autres personnes blessées qui respiraient encore.
J’étais avec ma mère et mes deux petites sœurs qui avaient survécu à ce massacre.

Avant le génocide, nous étions cinq enfants et nos deux parents étaient encore en vie. Deux frangins et mon père ont perdu la vie à la paroisse, tandis que ma mère est morte après.

Nous avons quitté la paroisse de Cyanika et nous sommes retournées chez nous, pour voir si un des voisins pouvait nous donner refuge ; mais personne n’a voulu nous cacher. Ma mère était surmenée et elle s’est suicidée plus tard.

J’avais laissé mes deux petites sœurs chez un inconnu qui a accepté de les cacher. Moi, j’ai continué avec ma mère. Quand elle s’est suicidée, elle est morte tout de suite.
Moi aussi, j’ai essayé de me suicider mais j’ai glissé de la corde que j’avais attachée à mon cou et je suis tombée en chute libre.

Le soir, un jeune garçon que je connaissais est venu – il est aujourd’hui interné dans la prison centrale de Gikongoro. Il m’a donné un coup de machette à la tête et des coups de massue sur tout le corps, puis il est parti, croyant que j’étais morte. Je n’ai pas su quand il est parti, parce que j’avais perdu connaissance. C’était le 25 avril.

J’ai passé presque un mois dans le coma et je me suis retrouvée chez un vieillard qui était notre voisin. C’était au mois de mai ; j’ai demandé la date à laquelle nous étions et on m’a dit que c’était le 22 mai. Quand je suis sortie du coma, les gens m’ont raconté que je circulais toute nue et que j’étais allée m’asseoir dans les décombres de notre habitation, où le vieillard m’a trouvée, voyant bien que je ne savais pas où j’allais.

J’avais très mal au niveau du vagin et quand je regardais, je voyais que ce n’était pas normal. Je pense qu’on m’a violée pendant la période de coma. Le vieillard et d’autres voisins m’ont tout raconté après le génocide. Je ne sais donc pas comment ça s’est déroulé et je ne connais pas les auteurs.

Je souffre des conséquences des coups de massue et de machette. J’ai des maux de tête incurables, des douleurs dorsales. En peu de mots, je suis devenue handicapée.

Je vis dans une maison dans une agglomération construite par la Caritas.
Avant de me marier, j’habitais avec mes deux petites sœurs. Aujourd’hui, je vis avec mon mari et mes deux petites sœurs. C’est moi qui subviens à leurs besoins.

L’une de mes sœurs est en cinquième année secondaire ; l’autre est en sixième année primaire. Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) paie les frais de scolarité de ces enfants et paie également les frais de mes soins de santé.
Malheureusement, quand nous allons nous faire soigner avec la carte du FARG, les assistants médicaux ne nous donnent pas les soins appropriés ; nous sommes négligés.

J’ai entrepris une action en justice contre ce jeune homme qui m’avait grièvement blessé. Le jugement n’est pas encore prononcé mais j’ai entendu dire qu’il avait été libéré et qu’il était, pour le moment, dans un camp de solidarité, comme d’autres prisonniers libérés par le Président de la République.

Mes voisins ne savent pas que j’ai été violée, mon mari non plus. Mon mari a entendu des rumeurs et quand il me l’a demandé, je lui ai dit qu’on lui avait menti.

Mon premier souhait est d’être soignée. Je viens de passer deux ans avec mon mari, mais nous n’avons pas encore d’enfant. Je me suis mariée parce que je n’avais pas d’autre choix : j’avais besoin de quelqu’un qui m’aide à élever mes petites sœurs, parce qu’à moi seule, je ne le pouvais pas.

Je suis très malade et au fur et à mesure que le temps passe, je deviens faible. Je ne me suis pas fait examiner pour voir si j’avais contracté le VIH/SIDA, je n’ai même pas envie de le faire. Je suis déjà assez agitée et je ne veux pas ajouter d’autres soucis.

Une autre assistance que je souhaiterais recevoir, à part me faire soigner, c’est un fonds pour commencer un petit commerce.

Quant au domaine juridique, je suis vraiment désespérée : la justice ne sera jamais rendue. Par exemple, mon violeur a été classé dans la troisième catégorie et il a été libéré dernièrement parce qu’il a avoué ses crimes, alors que c’est lui la cause de toutes mes souffrances actuelles.
Si c’était possible, je demanderais une assistance dans le domaine de la justice, pour qu’elle soit rendue de manière impartiale. Nous, les survivants, nous sommes sacrifiés jusqu’au-delà des limites.

Témoignage recueilli à Gikongoro le 25 février 2003,
Par Pacifique Kabalisa.