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Témoignage V121

Son ex-mari Hutu appelait les miliciens pour faire assassiner ses propres enfants.

J’avais environ 60 ans au moment du génocide. J’avais six enfants. L’aîné a été tué pendant le génocide. Je vivais seule avec mes enfants, puisque mon mari m’avait chassée parce que je suis Tutsi. Dès mon départ, il a vécu avec une femme Hutu.

Tout au début du génocide, nous nous sommes cachés dans la brousse. Après quelques jours, nous sommes allés chez mon mari et il nous a chassés. Je ne me souviens plus des dates. Les miliciens nous ont attaqués et nous nous sommes dispersés. Ils ont pris les enfants et moi, je me suis cachée dans un champ de sorgho. Ma fille aînée leur a donné de l’argent et ils ont relâché les enfants.

Quand les Interahamwe les ont conduits, mes enfants sont passés devant leur père et lui ont dit qu’ils allaient être tués. Leur père leur a répondu : « Qu’ils vous tuent ! » . Puisque ma fille leur avait donné de l’argent, ils ont laissé les enfants chez leur père. Ils y ont passé quelques jours mais leur père amenait à chaque fois des miliciens pour les faire tuer.

Ma fille aînée avait encore quelques sous sur elle et elle les offrait aux miliciens, pour acheter sa survie et celle de ses petits frères et sœurs. Les Interahamwe les frappaient toujours avant de repartir.

Là où je me cachais, dans le champ de sorgho, j’ai été découverte par deux hommes qui étaient nos voisins. Ils m’ont demandé ce que je faisais là. Pendant qu’ils me posaient cette question, l’un d’eux m’a frappée et je me suis écroulée par terre. Ils m’ont dénudée et ont commencé à me violer.

J’ai été gravement mutilée par ces violeurs ; ils m’ont donné des coups au niveau des jambes et j’ai beaucoup saigné. Ils m’ont laissée parce qu’ils croyaient que j’étais morte.

Je suis restée là, sous la pluie, et j’avais très mal au ventre. J’ai retrouvé mes enfants plus tard. Leur père cherchait les miliciens pour faire tuer ses propres enfants ; je l’ai même entendu dire qu’il cherchait quelqu’un pour les assassiner.

J’ai essayé de les rejoindre, pour leur demander de trouver un moyen de s’échapper. Je me disais que s’ils le savaient avant que les meurtriers ne viennent, certains allaient peut-être survivre.
Je les ai trouvés alignés devant la maison, qui n’était pas complètement démolie mais à l’intérieur de laquelle tous les objets avaient été pillés.

Nous avons alors couru chez un voisin Hutu qui avait une femme Tutsi. La femme nous a donné des habits et elle nous a cachés jusqu’à l’arrivée des Inkotanyi, qui nous ont emmenés à Murambi.

A l’arrivée des Inkotanyi à Gikongoro, le génocide des Tutsi était encore en cours. Les militaires français étaient là, dans un camp où nous avons aussi vécu. J’ai eu du mal à rester ; ma famille avait été décimée à Murambi et il m’était très difficile de vivre à cet endroit. Pendant que nous étions à Murambi, les Français qui y étaient m’ont soignée.

Entre-temps, un de mes violeurs a échappé à la prison et il revient souvent secrètement chez lui. Quant à l’autre, il est interné à la prison de Gikongoro.

Je ne vis plus avec mes enfants. Ils sont à Kigali et je ne connais pas l’endroit où ils habitent. Ils ne veulent plus retourner vivre à Gikongoro ; ils ont juré de ne plus jamais y remettre les pieds.

J’ai trois jeunes enfants à élever et je n’ai pas de moyens. Un des enfants est en troisième année primaire, le deuxième a six ans et le troisième a un an et demi. Ils sont orphelins, sauf l’enfant de ma fille qui vit à Kigali : elle l’a amené chez moi et elle est repartie à Kigali. Comme tu le vois, je ne peux rien faire comme travail. Nous mendions.

Personne ne m’assiste, sauf le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) qui me fait soigner. On m’a conduite à l’hôpital universitaire de Butare. Il m’est difficile d’avaler les médicaments sans rien me mettre dans le ventre. C’est pire que la maladie même.

Je ne suis jamais retournée à notre résidence d’avant le génocide. J’ai peur et je n’y retournerai jamais de ma vie. Je n’ai traduit personne en justice, sauf un de mes violeurs, mais il n’a jamais été arrêté. Je n’ai même pas essayé pour mes biens pillés. Je n’irai pas non plus participer aux audiences des juridictions Gacaca.

Nos bourreaux se sont appropriés notre domaine, ils cultivent nos champs, exploitent nos plantations de café, nos boisements… On dirait que ce sont nous, les victimes, qui devons demander pardon aux meurtriers ! Je n’ai rien, ni le matériel, ni ma vie ; j’ai tout perdu.

L’AVEGA (Association des Veuves du Génocide) nous donne des conseils mais ces derniers temps, nous ne voyons plus ses agents. Elle nous demande d’élaborer des petits projets générateurs de revenus pour nous donner des fonds de démarrage. Mais mon état ne me permet pas de m’engager dans quelque projet que ce soit.

Je réside dans une agglomération de Gikongoro ; la maison appartient à un militaire. Avant, je vivais dans une agglomération à Nyarusiza mais comme on a essayé de me tuer, j’ai déménagé. Des volontaires m’ont promis de me construire une maison. Il me reste à demander une parcelle au maire de la ville de Gikongoro.

Dans le domaine de l’assistance, je désire être soignée et recevoir une aide pour ces petits orphelins puisque moi, je ne peux rien faire pour eux et pour leur avenir. J’ai besoin de couvertures car ces enfants ne dorment pas à cause du froid. Les problèmes sont très nombreux et personnellement, je ne suis pas en mesure de les résoudre par la voie d’un projet générateur de revenus.

Concernant la justice, je souhaiterais récupérer mes biens pillés pendant et après le génocide. Je suis menacée parce que j’ai refusé de témoigner à décharge de ma belle-sœur. Un homme de Gikongoro m’a battue pour ça. Je l’ai dénoncé à la justice ; j’ai même parlé de mon problème à un ministre qui était venu visiter la ville de Gikongoro mais le problème n’a pas été résolu. Les criminels qui ont été libérés par le communiqué présidentiel viennent se vanter devant moi !

Je n’ai personne à qui je peux demander ce dont j’ai besoin. Ceux qui devaient m’assister ont été jetés dans des latrines à Murambi et dans des fosses. Je ne sais même pas si j’aurai la chance d’avoir quelqu’un pour enterrer mon cadavre ! Il ne me reste qu’à devenir folle de tous ces tracas.

Ceux qui ont été libérés dernièrement nous ont dit de creuser des fosses et de nous placer dedans ; ceci pour nous faire comprendre qu’ils nous tueront et nous jetteront dans des fosses tôt ou tard. Et on nous demande de témoigner contre les génocidaires ! Il serait étonnant que les victimes osent le faire.

Témoignage recueilli à Gikongoro le 24 février 2003,
Par Pacifique Kabalisa.