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Témoignage V122

Après les viols, elle se demandait pourquoi ils ne l’achevaient pas.

J’avais 49 ans au moment du génocide et j’étais mariée à un homme avec qui j’avais eu deux enfants. Au moment du génocide, j’étais enceinte du troisième. Les massacres ont débuté dans notre localité une semaine après la mort du Président Habyarimana.

Le soir du 12 avril, les Interahamwe ont attaqué notre maison et ont battu mon mari, mais ne l’ont pas tué. Le lendemain, nous avons fui vers le bureau de la commune de Kinyamakara où beaucoup de Tutsi s’étaient réfugiés. Les tueurs nous y ont attaqués le jour-même. Nous n’y avons passé aucune nuit.

Beaucoup de personnes ont été tuées ce jour-là. Quelques-uns ont pu fuir et moi, je suis allée vers Butare avec l’un de mes enfants. Mais avant de partir, j’ai vu les Interahamwe assassiner mon mari à coups de machette et de gourdin.

En partant, je me suis cachée dans les champs de sorgho en attendant qu’il fasse nuit. En fuyant cette nuit-là, j’ai constaté que je n’étais pas seule ; beaucoup d’autres personnes avaient pris le même chemin que moi. Pendant notre fuite, quelques-uns d’entre nous ont été assassinés par les Interahamwe.

Nous avons passé plus d’une semaine dans les champs de massettes où nous n’avions rien à nous mettre sous la dent. Les enfants allaient mourir de faim sous nos yeux. Nous étions obligés de nous déplacer la nuit seulement. Finalement, nous sommes arrivés dans la région de Mayaga, près de la frontière avec le Burundi.

Je ne sais pas ce qui m’a fait rentrer chez moi. Mais après toutes ces difficultés, je me suis décidée à revenir pour y être tuée. J’avais perdu tout espoir de vivre. Ainsi, j’ai pris mon enfant au dos et j’ai marché longtemps, sans connaître les souffrances que j’allais endurer.

En effet, durant ce déplacement, j’ai croisé plusieurs barrières auxquelles d’innombrables Interahamwe attendaient des gens à abattre. Ils m’ont violée à plusieurs reprises, je ne les connaissais pas et je ne saurais pas dire le nombre d’hommes qui ont abusé de moi.
Il m’arrivait de perdre connaissance mais à mon réveil, je retrouvais mon enfant à mes côtés et je continuais mon chemin.

Je me demandais pourquoi ces malfaiteurs ne nous achevaient pas, mon enfant et moi. Ils en sont même arrivés à m’offrir à un Twa, pour qu’il me viole à son tour après m’avoir battue.

Je buvais de l’eau et de la boue des massettes, j’étais presque nue et il pleuvait souvent. Je ne me souviens pas exactement du jour mais j’ai fait une fausse couche, après toutes ces atrocités.

Je suis arrivée dans notre localité au mois de juillet. La famille de mon mari m’a chassée. Quand je suis rentrée, ma belle-mère m’a mise à l’écart en voyant l’état dans lequel je me trouvais.
J’ai d’abord habité chez un homme, un ami de notre famille, car ma maison était démolie. Plus tard, les voisins m’ont aidée à construire ma maison. J’y vis maintenant avec ma mère et les enfants.

Je suis membre de l’association AVEGA (Association des Veuves du Génocide). Pour le moment, je ne bénéficie d’aucune aide de sa part. Il y a quelques temps, elle m’a octroyé une chèvre.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) me soutient concernant les frais de scolarité d’un de mes enfants et de mon frère qui est à l’école secondaire.
Je bénéficie aussi d’une carte pour les soins de santé octroyée par le FARG.

Pour survivre, j’exploite nos champs comme je peux.
Je n’ai pas les moyens de faire un dépistage du VIH/SIDA.

Témoignage recueilli à Gikongoro le 5 mars 2003,
Par Pacifique Kabalisa.