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Témoignage V123

Ils s’étaient réfugiés à l’église mais elle a été attaquée.

Bien avant que les massacres ne commencent, j’habitais à Kibeho, dans la commune de Mubuga et je vivais avec ma mère. Nous étions cinq enfants. J’avais 24 ans et j’avais fait l’école primaire mais je n’avais pas pu continuer mes études. J’avais mis au monde deux enfants et je cultivais les champs pour les élever.

Dans notre localité, le génocide a commencé le 14 avril. Mais dès la mort de Habyarimana, l’insécurité est apparue. Les gens ne pouvaient plus se regrouper à plus de deux. Nous avons commencé à voir beaucoup de réfugiés qui arrivaient chez nous, venant des autres régions ; ils allaient à la paroisse de Kibeho.
Nos voisins Hutu faisaient des contrôles chaque matin dans les maisons des Tutsi, pour voir si nous n’hébergions pas des réfugiés.

Vers le 13 avril, nous sommes allés nous réfugier à notre tour à la paroisse. J’avais pris mes deux enfants. Nous nous sommes cachés dans les maisons se trouvant derrière l’église ; elles servaient de salle de réunion et de stock. Nous y avons trouvé beaucoup d’autres gens : des hommes, des femmes et des enfants. Le soir de notre arrivée, les tueries ont débuté.

Cette nuit-là, nous avons entendu le bruit des fusillades et nous sommes sortis de ces maisons en courant. Quand nous sommes arrivés dehors, nous avons été obligés de sauter au-dessus des cadavres des gens touchés par les balles. Nous avons fui en passant derrière les maisons par un sentier et j’ai pu m’apercevoir que l’église était en feu.

Dans cette fuite, nous sommes allés, mes enfants, quelques autres gens et moi, vers une petite église se trouvant à Gatyazo, dans la commune de Runyinya.
A ladite église, il y avait beaucoup de gens ; les uns continuaient à fuir tandis que d’autres y restaient. Mes enfants, d’autres réfugiés et moi, nous y sommes restés toute la nuit et le lendemain, un policier est venu nous dire que le Bourgmestre avait ordonné que les réfugiés aillent à la paroisse de Karama.

Nous y sommes allés mais en cours de route, nous avons croisé des Interahamwe, qui en ont battu quelques-uns parmi nous mais n’ont tué personne de notre groupe.

Nous avons vécu presque une semaine à la paroisse de Karama. Jusque là, nous n’avions pas eu d’attaque de la part des tueurs. Mais le lendemain du limogeage du préfet de la province de Butare, les Interahamwe ont fait un assaut de grande envergure.

Ils étaient armés jusqu’aux dents et ils avaient même des armes à feu. Ce jour-là, ils ont tué beaucoup de monde. Ceux qui ont pu s’échapper se sont réfugiés au Burundi, mais quelques-uns sont morts en chemin car les tueurs qu’on croisait assassinaient tous ceux qu’ils pouvaient atteindre.

Quand nous sommes arrivés à Nyakizu, nous avons croisé un militaire qui s’est immédiatement mis à nous tirer dessus. J’ai eu très peur ; j’avais un de mes enfants au dos. Sans le savoir, j’ai pris un chemin différent de celui des autres et je me suis retrouvée seule dans un groupe de tueurs.

Ils étaient nombreux ; quelques-uns sont partis pour tuer les gens avec qui nous étions et six autres sont restés avec moi. Je n’ai reconnu personne d’entre eux et à tour de rôle, ils m’ont violée. Quand ils ont eu fini, ils s’en sont allés.
J’avais perdu connaissance ; je suis restée un long moment sans pouvoir bouger. Le soir, quand je suis revenue à moi, je saignais encore. J’ai essayé de me lever et de marcher pour rejoindre les gens avec lesquels j’allais vers le Burundi.

Nous avons passé une nuit à la frontière et le lendemain, nous sommes allés dans un camp de réfugiés à Mureke, au Burundi. Vers le mois d’août, les Inkotanyi nous ont fait rentrer et nous ont emmenés au groupe scolaire de Butare, où nous avons passé quelques mois.

C’est vers le mois de mars 1995 qu’on nous a permis d’aller dans les camps proches de nos localités respectives. Ainsi, moi et quelques autres sommes partis à Murambi. Vers le mois de septembre, nous avons rejoint nos maisons.
Plus tard, j’ai trouvé du travail au mémorial et j’ai loué une maison tout près de mon lieu de travail.

Pour le moment, j’ai acheté la maison que je louais et j’y vis avec mes enfants. Le plus grand n’a pas voulu continuer ses études, le deuxième est à l’école primaire. J’ai eu un troisième enfant d’un homme avec qui je travaille. J’élève seule trois enfants. Le problème est que je ne suis pas payée régulièrement.

J’ai un frère qui a survécu au génocide. Il cultive nos champs, bien qu’ils ne soient plus très fertiles. Comme il est pauvre, j’essaie de l’aider de mon mieux.

J’ai peur de faire un dépistage du VIH/SIDA ; je ne sais donc pas si j’ai contracté cette maladie.

J’aimerais qu’on m’aide à ramener l’aîné de mes enfants à la raison. Il me rend la vie tellement difficile.

Témoignage recueilli à Gikongoro, le 25 février 2003,
Par Pacifique Kabalisa.