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Témoignage V124

Violée à maintes reprises, sa famille décimée, elle voulait mourir.

J’avais 37 ans au moment du génocide. Bien avant l’année 1994, je tenais une boutique. J’étais mariée à un homme, qui était agent du MINIJUST (Ministère de la Justice). Nous habitions Gikondo à Kigali et nous avions deux enfants.

Au moment de l’attaque du FPR-Inkotanyi en octobre 1990, on m’a emprisonnée, m’accusant injustement d’être complice de l’ennemi. On m’a jetée en prison le 5 octobre. En effet, depuis le 1er octobre, mon mari m’avait empêchée d’ouvrir la boutique. Mais ce matin-là, une femme a insisté pour que j’ouvre, pour lui donner du sucre car son enfant avait faim et pleurait beaucoup.

Immédiatement après que j’aie ouvert la boutique, un camion transportant des militaires s’est arrêté devant ma boutique et les militaires m’ont ordonné de monter. Ensuite, on m’a emmenée dans une maison à Gikondo où j’ai été emprisonnée.

Dans ladite maison se trouvaient d’autres gens, hommes et femmes, traités d’Ibyitso (prétendus complices du FPR-Inkotanyi). Nous y avons passé plus d’une semaine. A ce moment-là, j’étais enceinte de trois mois de mon deuxième enfant, tandis que le premier était resté à la maison. Les gens mourraient de faim et quand quelqu’un allait boire de l’eau au robinet qui se trouvait dans la cour de la maison, il était fusillé.

Après une période de plus d’une semaine, on a amené des camions pour nous embarquer. Quelques autres et moi avons été conduits à la Prison Centrale de Kigali, connue sous le nom de « 1930 ».
J’y ai vécu pendant plus de sept mois. Quand je suis sortie de prison, j’avais accouché et mon enfant avait presque deux mois. Dans la prison, on ne recevait pas de visites et je n’ai jamais changé de vêtements du jour où on m’a attrapée jusqu’au jour où on m’a fait sortir.

Après ce long moment en prison, je suis rentrée chez moi. Plus tard, nous avons déménagé vers Nyamirambo car beaucoup de gens étaient menacés et tués, surtout ceux qu’on venait de libérer : ils étaient toujours considérés comme des Ibyitso.
Aussi, dans notre nouvelle localité, nous ressentions l’insécurité.

Ainsi, quelques années après, précisément en 1993, j’ai décidé de quitter la capitale et d’aller avec mes enfants dans ma localité d’origine, à Gikongoro. Donc, le génocide de 1994 m’a frappé chez mes parents. Je n’avais que ma mère ; mon père avait été assassiné en 1963, lors des premiers pogroms à l’encontre des Tutsi.

Dans notre localité, les Interahamwe ont commencé les tueries vers le 13 avril. J’ai appris la mort de Habyarimana par la radio et j’ai eu très peur. Je me disais que nous allions revivre la guerre de 1963.
En 1963, seuls les hommes étaient tués ; les femmes et les enfants étaient épargnés. Je croyais que ça se passerait de la même façon, surtout que mes deux enfants étaient des filles.

La journée du 13 avril, on a tué un de mes cousins et on a brûlé la maison de mon oncle paternel. Suite à ces troubles, nous nous sommes dispersés en courant pour nous cacher.
En fuyant, j’ai pris mes deux enfants et je suis passée chez une cousine qui était mariée à un Hutu, pour y laisser la plus grande de mes filles.

J’ai ainsi continué ma fuite avec la plus petite ; je me dirigeais vers Butare. Je me disais qu’il y aurait plus de sécurité là-bas. Je passais les nuits cachée dans les buissons ou à marcher, tandis que dans la journée, j’essayais de me reposer.

Une nuit, durant ma fuite, un homme a refusé de me faire traverser la rivière Mwogo, à moins que je ne couche avec lui. Il m’a violée dans un buisson tout près de la rivière.
Une autre nuit, un homme que je ne connaissais pas m’a surprise. Il était en train de chercher des gens à tuer et m’a dit qu’il aurait pu me massacrer mais qu’il avait pitié de ma fillette ; c’était un merveilleux bébé. Puis il m’a bousculée et quand je suis tombée par terre, il m’a violée et en partant, il m’a dit que les autres viendraient m’achever.

Je me suis levée et j’ai beaucoup marché, jusqu’à la commune de Nyabisindu. Ma cousine mariée à un Hutu y habitait. Cette famille m’a donné refuge pendant plus de trois semaines. Finalement, le mari m’a emmenée chez son beau-frère, parce qu’il paraît que les gens commençaient à se poser des questions sur ma présence.

Le beau-frère du mari de ma cousine me violait presque chaque nuit durant tout le temps que j’ai logé chez lui. En effet, lorsqu’il faisait nuit, il prétendait qu’il allait me cacher dans la brousse pour qu’on ne me découvre pas chez lui. Ainsi, dans la brousse, il me violait.

Après quelques temps, j’ai constaté que c’était devenu une habitude – que je ne pouvais pas supporter – et je me suis enfuie. J’ai passé quelques jours dans la brousse à me cacher. Malheureusement, j’y suis retournée car mon enfant et moi allions mourir de faim. Finalement, il m’a chassée avant que le génocide ne prenne fin.

J’ai été obligée de rentrer chez moi et je n’ai retrouvé personne de ma famille en vie. La maison était détruite. Une voisine Hutu a accepté de me garder l’enfant et j’ai décidé d’aller mourir seule. Je ne pouvais pas rester chez moi.

J’ai beaucoup marché et sur ma route, j’ai croisé des Interahamwe. Ils fuyaient et me disaient qu’ils n’avaient plus de temps pour me tuer car les Inkotanyi avaient déjà pris Nyanza.
Ainsi, j’ai pris la décision d’aller là-bas et j’y suis arrivée après deux jours de marche. Effectivement, les Inkotanyi y étaient depuis quelques jours ; ils nous ont soignés.

Deux jours après, je suis allée à Save avec des religieuses et j’y suis restée pendant deux semaines. Un mois plus tard, j’ai pu récupérer mes enfants et nous avons vécu quelques temps à Butare, où j’avais trouvé du travail dans une ONG (Organisation Non Gouvernementale) nommée Terre des Hommes.
Nous ne pouvions pas rester à Butare car le projet dans lequel je travaillais avait pris fin et la vie là-bas coûte beaucoup plus cher qu’à Gikongoro.

En 1996, nous sommes rentrés chez nous. A ce moment, je vivais avec ma grande sœur qui venait de perdre son mari Hutu. Plus tard, j’ai trouvé du travail et j’ai pu m’acheter une petite maison ; c’est là où j’habite maintenant.

Je ne dirais pas que je souffre des conséquences physiques du viol car j’ai fait un dépistage et je n’ai pas le SIDA. Mais je n’ai plus envie d’avoir de rapports sexuels. Beaucoup d’hommes m’ont proposé de refaire ma vie avec eux mais j’ai refusé.

Pour le moment, je n’ai pas de travail. Avec le peu d’argent qu’il me reste, je loue et je cultive les champs d’autrui pour gagner notre survie. Les terrains dans ma région ne sont plus fertiles. Je ne peux pas les faire louer et d’ailleurs, avec la libération des prisonniers, j’ai peur d’y retourner.

Le FARG (Fonds National pour l’Assistance aux Rescapés du Génocide) m’a octroyé une carte pour les soins de santé. Il paie aussi les frais de scolarité de la plus grande de mes filles. Je ne bénéficie d’aucune autre aide, même pas de l’association AVEGA (Association des Veuves du Génocide) dont je suis membre.

Témoignage recueilli à Gikongoro le 24 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.